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Ariane à Naxos selon Clarac Deloeuil > Le Lab à l’Opéra de Limoges – Je ne suis pas ce que l’on pense … – Compte-rendu

Ariane prend Bacchus pour Hermès, Bacchus prend Ariane pour Circé, Zerbinette n’est pas la coquette qu’elle joue, la scène nous montre les coulisses… Dans Ariane à Naxos, rien n’est vraiment ce que l’on croit, et pour leur mise en scène, Clarac Deloeuil > Le Lab ont décidé de rendre encore un peu plus poreuses les frontières entre théâtre et réalité : cette fois, Oscar Straus rejoint Richard Strauss, et bien des personnages de l’opéra pourraient chanter, comme dans Trois Valses, « Je ne suis pas ce que l’on pense, je ne suis pas ce que l’on dit ».
 

© Opéra de Limoges - Steve Barek

Tout commence autour d’une grande table de répétitions, mais grâce aux vidéos projetées au-dessus, il nous entraîne dans les différents lieux de l’Opéra de Limoges et nous montre avant l’ouverture le dialogue initial du Bourgeois gentilhomme – traduit en allemand — entre le maître de musique et le maître à danser. Leur Monsieur Jourdain, avec lequel ils ne communiquent que par téléphone ou via des haut-parleurs, semble jouer à se faire passer pour son propre majordome, et après l’entracte, on le verra (toujours incarné par le comédien Fabien Leriche) présider le banquet qu’il offre à ses invités, autrement dit aux chanteurs et concepteurs de l’opera seria qu’il a commandé. Il finira ligoté et bâillonné, les artistes n’en pouvant plus de son orgueil et de son indifférence à leur égard.
 

© Opéra de Limoges - Steve Barek
 
Avant d’en arriver là, un prologue particulièrement animé nous aura montré les protagonistes sous leurs différentes facettes, en soulignant notamment la solitude de la prima donna et du ténor, en parallèle avec le monologue de Zerbinette. Et quand la soprano censée ensuite incarner Ariane vide un flacon de médicaments, est-ce l’artiste qui succombe à une pression trop forte, ou déjà la fille de Minos et de Pasiphaé qui se suicide ? Une fois devenue Ariane, elle restera la prima donna interprétant son personnage sous le regard attentif du compositeur, celui-ci étant à nouveau bien près de céder aux charmes de Zerbinette. Le trio Naïade-Dryade-Echo est à la fois dans le théâtre et hors du théâtre, tantôt mimant, tantôt vivant son rôle. Quant à l’union finale entre Bacchus et Ariane, on ne sait plus ce qu’elle doit à la réalité et ce qu’elle doit à la scène.
 

© Opéra de Limoges - Steve Barek
 
Après une première partie pour laquelle les instrumentistes sont encore en civil, l’Orchestre de l’Opéra de Limoges dirigé par Robert Tuohy paraît plus à l’aise en habit noir pour l’opéra proprement dit, à l’écriture peut-être moins éclatée que celle du prologue ajouté en 1916. La distribution réunie pour l’occasion permet une superbe prise de rôle à Camille Schnoor, déjà applaudie ici pour sa première Butterfly : Ariane majestueuse mais toujours expressive, la soprano franco-allemande possède un somptueux registre grave, l’aigu ne demandant qu’à se chauffer un peu avant de trouver toute sa rondeur. Bryan Register est un Bacchus plein d’aisance, et la mise en scène est assez ingénieuse pour que l’on ne voie pas passer le long duo final. Liudmila Lokaichuk a non seulement la virtuosité requise, mais elle offre en plus à Zerbinette la séduction indispensable au personnage, et atteint une véritable émotion durant son dialogue avec le compositeur lors du prologue.
 

Robert Tuohy, directeur musical de l'Opéra de Limoges © Michael Esdourrubailh 

Julie Robard-Gendre trouve avec le Compositeur un nouveau rôle travesti à sa mesure, et dans lequel elle s’investit avec une sensibilité vibrante. Deux chanteurs germaniques endossent les habits des maîtres rivaux, Paul Schweinester, qui campe en outre un amusant Brighella, et Christian Miedl, partagé entre la résignation et la colère.
Francophone est en revanche le reste de la bande des comiques : Arlequin soyeux de Christophe Gay, Scaramouche bondissant de Léo Vermot-Desroches et Truffaldin caverneux à souhait de Nicolas Brooymans. Le trio Naïade-Dryade-Echo atteint un équilibre qui n’est pas si courant, et fait mieux que jouer les utilités.
 
Ce spectacle ayant fait l’objet d’une captation par France Télévisions, il pourra toucher un large public, et l’on se réjouit d’apprendre qu’une coproduction lui permettra d’être également à l’affiche de l’Opéra de Rouen en 2024.
 
Laurent Bury

 
Richard Strauss : Ariadne auf Naxos — Limoges, Opéra, mardi 17 mai ; prochaine représentation le 19 mai 2022 // operalimoges.fr/agitateurlyrique/ariane-naxos
 
Photo © Opéra de Limoges - Steve Barek
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