Journal

​Zaïde à l’Opéra-Comique hors les murs (Lycée Carnot, jusqu'au 12 sept.) – Lumière pour le temps présent – Compte rendu

 

On connaît la passion de reconstruction qui anime Raphael Pichon. Après son très imaginaire Samson de Rameau, c’est à la Zaïde inachevée de Mozart que le chef s’est attelé, avec l’appui littéraire de Wajdi Mouawad. L’homme de théâtre a écrit de nouveaux dialogues pour ce Singspiel orientalisant de 1780, auquel font défaut l’ouverture et le final du troisième acte.
 
Pour autant, ce qui est ici donné à entendre surprendra qui aura préparé sa venue avec les versions discographiques de Paul Goodwin (Harmonia Mundi 1998), Ian Page (Signum Classics 2016), Nikolaus Harnoncourt (Deutsche Harmonia Mundi 2006), ou Leopold Hager (Orfeo1990).

 

© Stephan Brion

 
Les lumières sombres
 
Créée au festival de Salzbourg 2025, cette lecture de l’œuvre s’avère appropriée au temps des dictatures que nous traversons. Oubliée l’ambiance légère et cocasse de l’Enlèvement au sérail, ce Zaïde ou le chemin de lumière se veut un plaidoyer pour la tolérance et la bienveillance. Le chef et son librettiste livrent une œuvre tissée pour un tiers des musiques de la Zaïde originelle, pour le deuxième tiers de chœurs de Thamos, König in Ägypten K.345 et de Davide Penitente KV 469 ; pour le reste de pièces diverses de Mozart, comme l’Adagio en ut majeur KV 356 pour orgue de verre. Ces sons enfantins irradient l’ouverture et le final du spectacle ordonné par Eddy Garaudel. Le jeune metteur en scène était déjà maître d’œuvre du surprenant Orphée et Eurydice monté par Pygmalion dans la Halle 47 de Bordeaux en 2023.(1)  

 

© Stefan Brion

 
Sous le signe d’Eiffel
 
C’est une semblable architecture industrielle – celle de Gustave Eiffel au Lycée Carnot où l’Opéra Comique s’est ponctuellement délocalisé le temps de ses travaux (2) –, qui accueille le public sur d’inconfortables gradins. Pas de scène, seulement cette architecture de lycée Troisième République tenant de la caserne et de la prison. Un environnement approprié au spectacle d’une heure quarante, sans entracte. Nudité et arte povera sont magnifiés par les éclairages de Bertrand Couderc. Les corps de l’excellentissime chœur Pygmalion font office de décor. Elles et ils forment murs, île, barque, triangle maçonnique ; ces êtres sont vecteurs d’oppression autant que victimes, l’essentiel de l’action étant carcérale.

 

© Stephan Brion  

 
Ingénieux recyclage
 
L’histoire est la quête des origines que mène l’ardente Persada (mezzo farouche de Xenia Puskatz Thomas). Elle nous est narrée par un ancien geôlier tortionnaire (émouvant baryton de Johannes Martin Kränzle).
Nulle sensualité dans ce cheminement musical, mais une violence grave augurée dès les premières mesures de la Messe en ut mineur – matériau qu’avait réutilisé Mozart aux abois pour son Davide Peninente. Implacables rythmes pointés, sombre solennité des trois trombones, d’où s’élève le diaphane soprano de Sabine Devieilhe, le rôle titre.
 Tout au long de la représentation, les pages chorales choisies hésitent entre deux univers : le sévère catholicisme viennois de Caldara et Michael Haydn et les Lumières naissantes. Certaines carrures mélodiques laissent d’ailleurs penser que Beethoven a pu en avoir connaissance tant y résonne déjà l’Hymne à la joie et les chœurs de Fidelio.
 Dans cette masse humaine asservie par Soliman (le baryténor Matthew Swensen, aussi turc que possible) émerge, aux côtés de Zaïde, l’élégiaque ténor Hugo Brady. Ensemble, ils livreront un merveilleux duo final, « Trostlos schluchzet Philomele », où s’illustre l’art dépouillé du metteur en scène avec cet usage d’un tissu qui, de langes se fait linceul. L’émouvant spectacle finira par se diluer dans une obscurité indécise, laissant espérer la lumière au bout du chemin.
 
Vincent Borel

 

 
(1) www.concertclassic.com/article/orphee-et-eurydice-version-berlioz-au-festival-pulsations-bordeaux-2023-lexperience-gluck

(2) www.concertclassic.com/article/saison-2026-2027-de-lopera-comique-favart-en-vadrouille

Mozart : « Zaïde pou le chemin de lumière » - Paris, Lycée Carnot (145 Bd Malesherbes/75017 – M° Malesherbes), 9 septembre ; prochaines représentations les 11 & 12 septembre 2026 // www.opera-comique.com/en/shows/zaide-or-path-light#presentation
 

Photo ©

Partager par emailImprimer

Derniers articles