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Festival La Feuillie Classic 2026 - Un trésor en Normandie – Compte-rendu

Excellence internationale et accueil familial. C’est avec ces mots que se définit le festival La Feuillie Classic. Une formule souvent galvaudée par les événements estivaux ; il ne suffit pas d’une petite église et de loges communes pour les artistes, pour que l’accueil soit familial. On aura rarement vu l’excellence côtoyer aussi naturellement l’esprit partagé de famille, que lors du festival co-dirigé par Henri Demarquette, le père, et Victor Demarquette, le fils. Ainsi soit-il à La Feuillie Classic.

L'église Saint-Eustache de La Feuillie © DR
La première édition s’est tenue en 2025. Un an plus tard, le jeune festival normand a de nouveau pris ses quartiers dans l’église Saint-Eustache – dotée du plus haut clocher ardoisé de France, culminant à 54 mètres. Le programme affichait quatre concerts, avec pour particularité de convoquer les mêmes artistes dans des formations différentes. Ainsi, jeunes talents primés et artistes internationaux ont cohabité durant tout le festival et les quelques jours de répétition en amont, ce qui a instauré un climat chaleureux et communicatif. Le traditionnel pique-nique du dimanche et le fait que Victor Demarquette, co-directeur et enfant du pays, place lui-même une partie du public, donnant définitivement le la familial.
Le concert d’ouverture a d’abord vu s’unir Henri Demarquette, la violoniste Sayaka Shoji et la pianiste Shani Diluka pour interpréter le 2e Trio pour piano et cordes de Schubert. Dans le premier mouvement, Shani Diluka se révèle être une excellente partenaire de jeu, subtile et d’une expressivité intemporelle. Dans le fameux Andante, Henri Demarquette refoule la nostalgie en préférant un caractère courtois, noble et décidé. Dans le Scherzo, le jeu volontairement brisé de Sayaka Shoji s’avère d’un charme absolu.

Emmanuel Coppey, Mathieu Guignier (violons), Héloïse Houzé (alto) & Henri Demarquette (violoncelle) © Yanis Saglio
Une création signée Gabriel Durliat
La Feuillie Classic met en avant la création. Cette année, c’est Gabriel Durliat – 25 ans, chef assistant à l’Ensemble Intercontemporain depuis janvier dernier – qui signe Altre Variazioni, pièce pour quatuor à cordes pensée comme un hommage à Schubert entre variations et uchronies. La première mondiale revient à Emmanuel Coppey, Mathieu Guignier (violons), Héloïse Houzé (alto) et Henri Demarquette (violoncelle). Tout commence dans un calme plat ; alors que l’harmonie se tend, le violoncelle émerge en élément perturbateur. La dualité des humeurs et les airs de farce — on note une très belle fugue en pizzicati — évoquent un voyage en mer dont la destination se dérobe sans cesse. Citant ouvertement « La Jeune Fille et la Mort », Gabriel Durliat se rapproche également de Berio et de la sonorité ambrée de ses Folk Songs. Passionnant.
Enfin, le Quintette pour piano et cordes n°2 de Dvořák offre un aperçu du talent de la nouvelle génération. Le violoncelliste Tatsuki Sasanuma (qui a la lourde tâche de succéder à Henri Demarquette) montre un profond lyrisme, écho parfait au violon cristallin et doux d’Emmanuel Coppey. Mais il manque à l’Allegro une brisure, un éclat qui viendrait érailler une interprétation trop parfaite de la partition. Cela viendra dans le Scherzo et le Finale. Dans le deuxième mouvement Dumka, l’altiste Héloïse Houzé déploie un jeu d’une grande maturité. Elle est, avec simplicité, le remède aux plus grands maux.

Uxìa Martínez Botana & Henri Demarquette © Yanis Saglio
Virtuose et inspiré
Le lendemain, Henri Demarquette présente un concert à thème : poèmes sans paroles. On remarque dans ce florilège des extraits des Dichterliebe de Schumann interprétés par Tatsuki Sasanuma, dont le son n’est ici rien d’autre que le chant d’une mère confiant les plus belles choses à son enfant. Le jeune Japonais – dont une sélection de lieder de Schumann, accompagnée par Théo Fouchenneret, vient de sortir chez Evidence Classics –, va chercher l’éloquence jusque dans les moindres recoins de la partition. Autre temps fort, Spiegel im Spiegel d’Arvo Pärt, avec Héloïse Houzé et Victor Demarquette, fait l’effet d’un doux sourire sous la pluie. Le pianiste triomphe ensuite dans Après une lecture de Dante de Liszt, formidable démonstration où la virtuosité sait ne jamais prendre le pas sur l’inspiration.
On admire également Gabriel Durliat dans le Bal de la Symphonie Fantastique (transcrite de Liszt) que le pianiste, très expressif et ardent, fait ressentir intensément. Mais c’est à la contrebassiste Uxìa Martínez Botana que l’on doit le plus beau spectacle, lorsqu’elle et Henri Demarquette interprètent un Duo pour violoncelle et contrebasse de Rossini, plein d’humour et de complicité. L’artiste espagnole puise ensuite dans son inépuisable énergie pour quelques extraits de Porgy and Bess de Gershwin, saisissants malgré le timbre naturel de la contrebasse qui empêche de saisir toutes les notes. Comme sa prestation en vaut bien un, elle offre en bis un hommage vibrant à l’Espagne.

Laurent Naouri & Natalie Dessay © Yanis Saglio
Volière
Cette année, le format de concert « Une heure avec… » du dimanche matin a mis l’art lyrique à l’honneur. Natalie Dessay et Laurent Naouri – rien que ça – ont conçu un programme intitulé « Volière » avec la complicité de la pianiste Shani Diluka. Celle-ci ponctue le récital de courtes pièces pour piano seul, petits bijoux poétiques. Sur un air de Granados, Natalie Dessay (qui a remplacé les paroles par des vocalises car elles ne lui plaisaient pas !) montre une finesse extrême jusque dans les plus infimes nuances. Dans Die Nachtigall, tiré des Sieben frühe Lieder de Berg, tout comme dans l’émouvant Trois beaux oiseaux du Paradis de Ravel, son expressivité brute et sa conduite parfaite des fins de phrases font merveille.
Par Laurent Naouri cette fois, on retrouve Ravel avec trois extraits des Histoires naturelles (Le paon, Le cygne, Le martin-pêcheur) où le chanteur excelle comme conteur, explorant les ressorts comiques et poétiques des textes de Jules Renard. Puis vient un duo de vocalises de Saint-Saëns, où Natalie Dessay donne la réplique à Laurent Naouri qui lui répond… en sifflant ! L’air de Papageno conclut ce réjouissant moment de complicité.
Rendez-vous en 2027 pour la 3e édition de La Feuillie Classic !
Antoine Sibelle

Festival La Feuillie Classic - La Feuillie (église Saint-Eustache), 3 - 5 juillet 2026
Photo © Yanis Saglio
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