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Une interview de Gabriele Strata, pianiste [La Roque d’Anthéron, 27 juillet] - Toucher le ciel les pieds sur terre

Lauréat en 2024 du réputé Concours International de Montréal, après celui de Rio de Janeiro l'année précédente, Gabriele Strata a tout d’une étoile montante du piano. Artiste attachant et sensible, formé à la croisée des influences italiennes, anglaises, américaines et françaises, il redéfinit à sa manière la raison d’être du concertiste en foulant quelques-unes des plus belles scènes du monde, comme la Philharmonie de Berlin, le Concertgebouw d’Amsterdam, le Wigmore Hall ou la Fenice. Défiant le credo d’alternance entre lumière et ombre, il parvient conjuguer l’un et l’autre et offre une vision poétique et vigoureuse d’une intériorité profonde ; un bord de gouffre sur lequel il se promène avec aisance et où l’instinct prime. Quitte à basculer pour explorer de nouveaux univers.
Installé en France depuis 2024, date de son premier récital parisien dans la saison des Pianissimes, le jeune interprète participera pour la première fois au Festival de La Roque d’Anthéron, le 27 juillet, dans un programme Chopin/Schubert pensé comme un autoportrait. Une chance pour le public français, qui pourra découvrir la sonorité hors du commun et l’humilité séduisante de Gabriele Strata.
Vous êtes Italien, avez étudié en Italie mais également aux États-Unis et à Londres. Expliquez-nous les étapes de votre parcours.
J'ai grandi avec le rêve des États-Unis. À 14 ans, j’ai eu la chance de rencontrer Boris Berman, mon futur professeur à Yale. On s’est bien entendu et il m’a recommandé de tenter le concours à l’université américaine à la fin de ma licence au conservatoire de Vicenza. En 2017, j'ai passé le concours et je suis parti aux États-Unis pour effectuer deux masters avec Boris Berman. C'était une expérience incroyable aux côtés d’un musicien vraiment complet, avec une connaissance impressionnante de la musique. Je lui dois beaucoup, car je n’avais que dix-huit ans et j’étais encore en train de former mes bases. En 2020, je suis rentré en Italie pour ensuite déménager à Londres et étudier à la Guildhall School of Music, tout en intégrant également à l’Académie Sainte-Cécile à Rome. J’avais envie d'être dans une grande ville européenne pour lancer ma carrière. Quand j’étais aux États-Unis, j'ai gagné mon premier grand concours en Italie, le Premio Venezia, un concours qui propose beaucoup de concerts au lauréat. Mais, depuis Yale, c’était compliqué de gérer les allers-retours.
À présent, votre port d’attache est Paris ...
J’ai passé quatre ans à Londres, ça me suffisait. Comme pour mon rêve américain, j’ai toujours eu très envie de passer un moment de ma vie en France, et spécialement à Paris. C'est une ville vraiment incroyable, on peut se déplacer facilement, ça reste une ville à taille humaine tout en étant une grande capitale. Je me sens très bien ici.

© Gabriele Strata
Après un premier récital parisien à la salle Cortot en octobre 2024 dans le cadre des Pianissimes (1), vous avec un nouveau rendez-vous avec le public français au festival de La Roque d’Anthéron, le 27 juillet. Que représente pour vous cette échéance prestigieuse ?
C'est un festival iconique, mais je suis simplement content d'avoir l'occasion de pouvoir communiquer avec le public français, surtout maintenant que je suis basé à Paris. C’est une très belle opportunité de partager la musique. Être un artiste étranger sur telle ou telle scène ne change rien : chaque fois que je monte sur scène, c’est juste une connexion entre moi, le piano, la musique, et le public. Pour revenir à mon concert à Cortot, ça tombait exactement le jour où je déménageais à Paris. Le premier jour de ma vie parisienne, j’ai sentis que c'était une très belle façon de commencer les choses. Et cette intuition était bonne !
À La Roque, vous jouerez Schubert mais également Chopin, que vous aviez déjà interprété à la salle Cortot. Un lien particulier avec cet auteur ?
Absolument. J’ai un lien très fort avec la musique de Chopin, c’est elle qui m'a fait tomber amoureux de la musique classique. Quand j'étais petit, j'allais chez ma grand-mère, pianiste amateur. Je lui demandais tout le temps de me jouer ce qu'elle connaissait, et c’était souvent des nocturnes ou des valses de Chopin. Je me souviens d'avoir été hypnotisé par la beauté de cette musique. Chopin m’accompagne depuis toujours, comme une sorte de compagnon de vie d’artiste. J’ai pris le temps d’explorer son univers. C’est quelque chose qui est à chaque instant dans mes doigts.
Et quel est votre lien avec Schubert ? C’est un compositeur dans lequel on ne vous a jamais entendu.
Schubert, c'est un autre univers. Il me fascine, mais je n’ai jamais eu l’occasion de m’y confronter. En effet, cette saison, c'est la première fois que je jouerai du Schubert en public. C'est un projet qui est né d’une collaboration entre la Società del Quartetto de Milan et l'Orchestre Symphonique de Milan, une sorte de Schubertiade à laquelle j’ai participé le 9 juin. En préparant ce concert, j’ai eu envie d’approfondir l’expérience avec Schubert. Et j’ai bien fait, car j’ai découvert quelque chose que je ne pensais pas être si important pour moi, une musique dans laquelle je me sens à l'aise. C'est pour ça que, pour La Roque d’Anthéron, j'ai décidé de construire un programme unissant Chopin et Schubert. En fait, ils sont la meilleure façon de me présenter au public.
La dimension internationale de votre parcours inspire-t-elle votre jeu ?
Être en contact avec des cultures différentes, c'est quelque chose de fondamental pour s'enrichir et pour être, justement, une personne aussi complète que possible. Parce que je crois qu'on met ce qu’on a vécu dans la musique. En plus, la façon d'aborder la musique en Italie et en France est assez différente. De même avec l’Angleterre et les États-Unis. Si on associe toutes ces influences et expériences, ça fait un beau mélange. Je ne sais pas si ce mélange est le meilleur, mais c’est moi, c’est ce que je suis, simplement.
En 2022, lors d’un concert au Wigmore Hall, vous avez interprété Les Barricades mystérieuses de Couperin — un enregistrement est disponible sur Youtube.(2) On y perçoit l’âme de votre jeu, une sensibilité à fleur de peau, une incroyable poésie narrative, mais aussi un désir de proximité pour garder un pied sur la terre.
J’aime l’idée de développer une intériorité profonde et de permettre au public d’y entrer. Mais je ne planifie pas à l’avance ce que je vais dire dans mon interprétation. Quand je suis sur scène, il y a quelque chose de l’ordre de l’instinctif. Souvent, je suis moi-même surpris par ce qui se passe. J'entends des choses que je n'ai jamais entendues, c’est pour ça que mon métier est magique, c’est un art éphémère. J’essaie de trouver l’équilibre entre la dimension technique, planifiée, et la dimension émotionnelle, totalement spontanée.

© Ana Tena
Donc vous rejetez les effets virtuoses au profit d’une autre esthétique ?
Quand on a les capacités techniques, il est facile d’aller dans la direction virtuose, avec des effets un peu « flashy ». Particulièrement dans des concertos comme celui de Tchaïkovski que j’ai interprété lors de la finale du concours de Montréal. Mais en faisant ça, on peut vite oublier tout le reste. Les effets virtuoses ont leur limite dans leur capacité à transmettre des messages. Sans poésie, sans sensibilité, ça ne veut rien dire. Personnellement, je préfère me concentrer sur la poésie et la beauté. Nous ne sommes pas des athlètes, mais des artistes. Et parfois des poètes, si on y arrive.
En novembre 2025 à Parme, vous avez remplacé Maria João Pires dans le Concerto n°27 de Mozart, sous la direction de Kent Nagano. Un grand souvenir, j’imagine ...
Et comment ! Je ne connaissais pas ce concerto. Mon agence m’a appelé pour me demander si j’acceptais de remplacer Maria João Pires. C’est peut-être la réponse la plus facile que j’ai jamais eue à donner. Jouer sous la direction de Kent Nagano, c’était quelque chose d’incroyable pour moi. Je crois que, comme Maria, c’est un musicien extrêmement sensible, avec une certaine noblesse d’âme. Je me retrouve dans sa façon de faire de la musique. Sur le concerto, on a développé une belle alchimie. En ce qui concerne Maria João Pires, je n'oserais pas me comparer à elle, c’est une artiste que j’admire et respecte sincèrement. Ses enregistrements de Chopin, Schubert ou Debussy sont des références pour moi. C’était le plus bel honneur qu’on m’ait fait que d’avoir pu la remplacer. Peu après, j’ai eu la chance de pouvoir jouer avec elle à quatre mains, dans le cadre de son Académie à l’Auditorium de Bordeaux. Un souvenir que je garde pour toujours ...
Comment choisissez-vous vos bis ?
J'essaie de choisir une pièce en lien avec le programme, mais j’essaie surtout de faire sourire les gens. Dernièrement, j’ai pris l’habitude de jouer un peu de jazz. Ça donne beaucoup d’énergie et de bonheur au public, c’est toujours une bonne surprise quand j'attaque avec un titre de jazz dynamique, énergétique. J’ai un côté... « easygoing », fun, que j'ai envie de faire sortir quelquefois. Au final, même si le programme du concert était plutôt mélancolique, les gens rentrent chez eux avec un sourire. Et moi aussi.
Propos recueillis par Antoine Sibelle, le 2 juin 2026

(1) www.pianissimes.org/concert/strata/
(2) https://www.youtube.com/watch?v=tnL_qz4QHYU
Gabriele Strata, piano
Œuvres de Chopin (Valses op. 70/2 & 64/3, Polonaise-Fantaisie op. 61) & Schubert (Sonate D. 959)
27 juillet 2026 – 16h
Festival de La Roque d’Anthéron – Auditorium Centre Marcel Pagnol
https://www.festival-piano.com/fpr_spectacle/27-07-26-16h-pagnol-gabriele-strata/
Site de Gabriele Strata : gabrielestrata.com
Photo © Ana Tena
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