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Une interview de Marina Mahler, co-fondatrice de la Mahler Competition de Bamberg – « Si Mahler touche autant aujourd'hui, c'est parce qu'il répond à un besoin intérieur très profond. »

 
Du 1er au 3 juillet, à Bamberg, trois jeunes chefs d'orchestre se sont confrontés lors de la dernière phase de la Mahler Competition (un 8édition qui comptait 24 candidats issus de 12 pays sur la ligne de départ le 23 juin). À l'issue du concert final du 3 juillet, le palmarès a distingué le Français Simon Clausse (25 ans) et l'Italo-Russe Sieva Borzak (29 ans), tous deux lauréats du troisième prix ex æquo, tandis que le Polonais Jakub Przybycień (31 ans) a remporté le deuxième prix ainsi que le Prix du public. Tous trois ont affirmé une personnalité musicale singulière, tant dans leur gestique que leur façon de conduire les répétitions. Leur programme mettait principalement à l'épreuve leur lecture de la Cinquième Symphonie de Mahler, complétée par la Suite de danses de Bartók et la suite tirée de Powder Her Face de Thomas Adès, révélant leur capacité à aborder des univers esthétiques très différents.
Plus qu'un concours traditionnel, le déroulement de la Mahler Competition s’apparente à un véritable processus de recrutement d'un futur directeur musical. La prestation en finale ne constitue qu'une partie de l'évaluation ; l'ensemble du travail de préparation entre en ligne de compte. La Mahler Competition se distingue en effet par l'importance que, par-delà la maîtrise de la technique de direction, elle accorde à la qualité du dialogue musical. Dans un temps de répétition limité, les candidats devaient instaurer une relation de confiance avec l'Orchestre symphonique de Bamberg, communiquer clairement leur vision de l'œuvre et démontrer leur capacité à résoudre les difficultés rencontrées.
Présidé par Jakub Hrůša, directeur musical de l'Orchestre symphonique de Bamberg, le jury du 8Concours réunissait plusieurs grandes figures du monde musical : Marina Mahler (photo), le chef Pablo Heras-Casado, le compositeur et chef Thomas Adès, Deborah Borda, ancienne présidente du New York Philharmonic, Ara Guzelimian, doyen de la Juilliard School, ainsi que Martin Campbell-White, fondateur de l'agence internationale Askonas Holt.

Petite-fille de Gustav Mahler, Marina Mahler a été la co-fondatrice du Concours Mahler en 2004, avec le célèbre impresario Ernest Fleischmann (1924-2020) et l’Orchestre symphonique de Bamberg (dirigé à l’époque par Jonathan Nott). Présidente d’honneur du Concours et membre honoraire du jury, elle a bien voulu répondre aux questions de Marine Park pour Concertclassic.
 
 
 
En tant que petite-fille de Gustav Mahler, comment percevez-vous aujourd'hui la réception de son œuvre et de son héritage ?

J'en suis profondément émue. J'appelle cela le Mahler Effect. Plus notre monde devient instable et traversé par les crises, plus je constate que cette musique touche les êtres humains avec une intensité extraordinaire. Mahler explore tous les extrêmes de l'expérience humaine : la douleur comme l'espérance, le doute comme la lumière. C'est précisément cette profondeur qui permet à chacun de s'y reconnaître. Sa musique dépasse les frontières, les générations et les cultures. Elle parle directement au cœur. L'enthousiasme des jeunes me frappe particulièrement aujourd'hui. Partout où je voyage, je rencontre des jeunes profondément bouleversés par Mahler. Ils ne se contentent pas d'écouter sa musique : elle nourrit leur propre démarche artistique et transforme leur manière de regarder le monde. C'est un phénomène véritablement universel.

 

Marina Mahler & Marine Park © Concertclassic

 

« Cela n'arrive qu'une fois dans une vie. »

 
Vous avez perçu très tôt le potentiel exceptionnel de Gustavo Dudamel ... 

C'était en 2004, lors de la toute première Mahler Competition à Bamberg. Nous vivions une aventure entièrement nouvelle, rendue possible grâce à Ernest Fleischmann, auquel je tiens toujours à rendre hommage, ainsi qu'à Paul Müller et à toute l'équipe des Bamberger Symphoniker. Comme dans tout concours, certains candidats attirent immédiatement votre attention. Gustavo Dudamel possédait quelque chose d'unique : une énergie incroyablement vivante, généreuse et positive. Son talent était évident, mais ce qui frappait, c'était la joie avec laquelle il faisait de la musique et la force communicative de sa direction. Le jury n'était d'ailleurs pas unanime au départ. Il a fallu défendre sa candidature avec conviction. Ernest Fleischmann croyait lui aussi profondément en lui et, lorsqu'il a remporté le Premier Prix, nous avons eu le sentiment d'avoir pris la bonne décision.
Je me souviens encore de son interprétation de la Première Symphonie de Mahler. C'était absolument remarquable. Après le concert, Ernest Fleischmann, qui avait pourtant consacré sa vie à découvrir de jeunes talents, avait les larmes aux yeux. Il m'a simplement dit : « Cela n'arrive qu'une fois dans une vie. » Cette victoire a donné le ton de toute l'histoire de la Mahler Competition.

 

 Jakub Przybycień, 2e Prix de la 8e Mahler Competition © jakubprzybycien.com

 
«La Mahler Competition cherche avant tout à révéler des personnalités artistiques capables d'inventer l'avenir de la musique.»

 
 
Lorsque vous avez fondé la Mahler Competition en 2004, quelles étaient vos ambitions ?

Notre premier objectif était d'ouvrir largement les portes à une nouvelle génération de chefs d'orchestre, venus du plus grand nombre possible de pays. Nous voulions offrir une véritable opportunité à tous ceux qui partageaient une passion profonde pour Mahler. Pour un chef d'orchestre, Mahler représente souvent une étape décisive. À un moment de sa carrière, presque chacun ressent le besoin de se confronter à cet univers. Faire de cette musique le cœur d'un concours nous paraissait donc évident.
Dès l'origine, il était également essentiel pour moi d'intégrer une œuvre contemporaine à chaque édition. Mahler était lui-même un créateur profondément moderne, souvent incompris de son vivant. Soutenir la création d'aujourd'hui prolonge naturellement son héritage. J'aime observer la manière dont les jeunes chefs abordent la musique contemporaine : elle révèle leur curiosité, leur imagination et leur capacité à construire un langage personnel. Au fond, la Mahler Competition n'a jamais eu pour seule vocation de désigner un lauréat. Elle cherche avant tout à révéler des personnalités artistiques capables d'inventer l'avenir de la musique.

« Je rêve désormais de construire un véritable dialogue musical entre l'Europe et l'Asie. »

 
Les chefs asiatiques occupent aujourd'hui une place croissante sur la scène internationale. Comment percevez-vous cette évolution ?
Je trouve cela merveilleux. J'ai grandi dans une famille où la culture chinoise occupait une place très importante. Ma mère admirait profondément Lao Tseu et la poésie chinoise. Elle rappelait souvent que Le Chant de la Terre puise lui-même son inspiration dans cette tradition. Elle me répétait des proverbes chinois et aimait raconter que la poudre à canon, inventée en Chine, avait d'abord servi à créer des feux d'artifice plutôt que des armes. Cette vision m'a profondément marquée.
J'ai eu la chance de découvrir le Japon à plusieurs reprises et j'espère désormais développer davantage de projets en Chine. Avec la Mahler Foundation, nous avons déjà organisé à Pékin un concert réunissant de jeunes musiciens chinois et européens autour de Mahler, Messiaen, George Benjamin et de nouvelles commandes passées à des compositeurs des deux continents. Je rêve désormais de construire un véritable dialogue musical entre l'Europe et l'Asie.

 

Simon Clausse, 3e Prix ex æquo de la 8e Mahler Competition © simonclausse.com

 
« La musique peut réparer les fractures du monde. »

 
Dans un monde traversé par de multiples crises, quel rôle la musique peut-elle encore jouer ?

Notre époque est confrontée à des bouleversements politiques, humains et environnementaux sans précédent. Face à cela, la musique possède une force unique : elle ne connaît ni frontières ni langues. Elle touche directement le cœur. Je crois plus largement au pouvoir de tous les arts. Les jeunes vivent aujourd'hui beaucoup à travers les écrans. Pourquoi ne pas inventer de nouvelles formes associant musique, image, danse ou création numérique ?
Je suis très enthousiaste devant ces nouveaux formats. Aux Pays-Bas, par exemple, des projets de cinéma symphonique associent orchestre en direct et création visuelle. C'est précisément ce type d'initiative qui peut attirer de nouveaux publics. L'art peut réveiller les consciences. S'il trouve les formes de communication adaptées, il devient un formidable facteur de rapprochement entre les êtres.

 
« La musique de Mahler peut transformer une vie. »

 
Vous dites souvent qu'il ne suffit pas de jouer Mahler, mais qu'il faut aussi "penser avec Mahler". Qu’entendez-vous par là ?
Mahler était bien plus qu'un immense compositeur : il était constamment en quête de vérité. Toute son œuvre explore les profondeurs de l'expérience humaine, ses contradictions et ses grandes interrogations. Chacun entre dans son univers avec sa propre sensibilité ; il n'existe pas une seule manière de comprendre Mahler. Cette musique peut transformer une vie. Elle ouvre des portes intérieures et pousse à réfléchir autant qu'à ressentir. Pour certains, elle devient même une véritable expérience fondatrice. Le Mahler Effect ...

 

Sieva Borzak, 3e Prix ex æquo de la 8e Mahler Competition @Mascia Sergievskaia

« La mission de la musique est de réparer les ponts spirituels brisés. »

 
Parmi les idées de Gustav Mahler, lesquelles vous paraissent aujourd'hui les plus actuelles ?

Il y a une phrase qui me touche profondément : « Comment pouvons-nous être heureux lorsqu'un seul être humain souffre ? » Je pense également à sa vision de la Deuxième Symphonie. Pour Mahler, il n'existe pas de jugement dernier fondé sur la condamnation, mais une forme de pardon universel. Cette idée me paraît plus nécessaire que jamais dans un monde où les divisions se multiplient.
Je pense aussi au Festival Mahler organisé à Amsterdam en 1920. Willem Mengelberg et les autres artistes présents avaient rédigé un manifeste dont la dernière phrase m'accompagne depuis toujours : « La mission de la musique est de réparer les ponts spirituels brisés entre les peuples. » Je crois profondément à cette idée. Les arts peuvent recréer des liens là où tout semble aujourd'hui se fragmenter.

« Les jeunes vivent pleinement le Mahler Effect. »

Les nouvelles générations abordent-elles Mahler différemment de celles qui ont précédé ?

Chaque génération découvre Mahler à sa manière. Les jeunes d’aujourd’hui reçoivent cette musique avec beaucoup d’intensité. Partout où je voyage, je rencontre de jeunes musiciens, compositeurs, chefs d'orchestre ou simples mélomanes qui me racontent combien Mahler a changé leur regard sur la vie. Lors du dernier Festival Mahler d'Amsterdam, je crois n'avoir jamais serré autant de personnes dans mes bras. La plupart étaient très jeunes. Ils voulaient partager ce que cette musique avait provoqué en eux. Si Mahler touche autant aujourd'hui, c'est parce qu'il répond à un besoin intérieur très profond. C'est précisément pour cette raison que j'ai créé la Mahler Foundation : non pas simplement pour préserver une œuvre, mais pour utiliser cette extraordinaire énergie humaine afin de construire quelque chose de positif pour l'avenir.
Nous traversons une période où les jeunes sont confrontés à des défis immenses. La musique peut les aider à dépasser la peur, à créer des liens et à aller vers les autres. Nous vivons une période de transition. Beaucoup de violence et de divisions remontent aujourd'hui à la surface, mais je veux espérer qu'elles laisseront place à davantage de compassion. J'ai parfois l'impression que notre époque traverse un moment où le cœur s'est endormi. Pourtant, je reste profondément optimiste.

 

 Marina Mahler lors de la finale de la 8e Mahler Competition © Marian Lenhard

« Je préfère les chefs qui osent prendre des risques. »

Quelles qualités distinguent à votre sens un jeune chef d'orchestre exceptionnel ?

Je ne prétends pas être une spécialiste de la direction d'orchestre. Je ne peux répondre qu'avec mon intuition. Ce qui m'intéresse, ce sont les personnalités capables de prendre des risques. Il arrive parfois qu'au détour d'une répétition, un geste, une phrase musicale, une idée surgisse soudain comme un éclair. Même si cet instant disparaît ensuite, il reste gravé dans la mémoire. Ce sont ces moments-là que je recherche.
Les chefs qui m'impressionnent sont ceux qui vont au-delà de la simple maîtrise technique. Ils acceptent d'explorer profondément leur propre personnalité afin de découvrir quelque chose de neuf dans la musique. La création contemporaine joue également un rôle essentiel. Elle oblige les chefs à inventer une autre manière d'écouter, de penser et de diriger.

 

L'Orchestre symphonique de Bamberg © Marian Lenhard

« Mahler dépasse la musique. »

 
Quels sont aujourd'hui les projets phares de la Mahler Foundation ?

Je pense notamment au projet porté par la cheffe chilienne Alejandra Urrutia, Concerts for Humanity. Pendant les mouvements sociaux au Chili, elle a réuni des musiciens professionnels, des amateurs et des chœurs autour de la Deuxième Symphonie de Mahler, interprétée devant plusieurs milliers de personnes. Cette expérience m'a profondément émue. Chaque fois que l'humanité traverse une période difficile, cette symphonie retrouve une force particulière. Leonard Bernstein l'avait dirigée après l'assassinat de John F. Kennedy. Aujourd'hui encore, elle accompagne souvent les grands moments de notre histoire collective. J'aimerais que ce projet puisse voyager dans le monde entier. Il montre combien la musique peut devenir un véritable outil de rassemblement.

Le projet qui m'habite le plus s'intitule Songs of the Earth. Il s'inspire évidemment du Chant de la Terre, mais dépasse largement la seule œuvre de Mahler. Mahler se définissait lui-même comme un « chanteur de la nature ». À l'heure où notre planète traverse une crise écologique sans précédent, cette idée prend une résonance nouvelle. Nous collaborons avec des compositeurs, des chefs et des artistes issus du jazz, du théâtre, de la danse ou des arts visuels afin de faire dialoguer création contemporaine, musique et réflexion sur notre rapport à la nature. Mahler dépasse la musique. Il appartient à tous. Aujourd'hui, nous avons besoin de construire des ponts, non des murs. C'est précisément la mission que poursuit la Mahler Foundation.

Propos recueillis le 1er juillet 2026 à Bamberg et traduits de l’anglais par Marine Park

 

 

Mahler Competition : themahlercompetition.com/
 
Mahler Foundation : mahlerfoundation.org/

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