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​Satyagraha au Palais Garnier [jusqu’au 3 mai] – L’Ange bienfaiteur – Compte-rendu

 

La saison lyrique, débutée à Nice (1) par Satyagraha, s’achève presque avec la même œuvre, dont 2025-2026 voit la création française. Sur la Côte d’Azur comme à Paris, la ferveur du public marque la réception de la musique de Philip Glass. L’œuvre, volet intermédiaire de sa trilogie consacrée aux grandes figures – Einstein (la science), Gandhi (la politique) et Akhenaton (la foi) – a été, dans ces deux visions, confiée à des chorégraphes. Après Lucinda Childs, compagne de route du maître, Satyagraha est ici confié au tandem Bobbi Jene Smith et Or Schraiber. Des approches différentes, et tout aussi enthousiasmantes, du séjour sud-africain de Gandhi, qui l’aura vu développer son combat contre la relégation sociale et la naissance du concept de non-violence.

À Nice, l’usage du mapping vidéo transformait la salle à l’italienne en un mandala géant. Ici, le Palais Garnier présente un plateau faussement dénudé. Le chœur sera spatialisé hors scène à l’acte III. Ce qui est donné à voir gomme volontairement toute référence historique : nous assistons plutôt à l’incarnation du concept même de non-violence, à travers des images fortes. Toute référence historique ou mythologique hindoue est évacuée. Tolstoï, Tagore, Martin Luther King – les inspirateurs du livret de Constance DeJong – sont relégués à cour et assistent, personnages immobiles et muets, à l’incarnation de leurs discours.

 

© Yonathan Kellermann - Opéra national de Paris 

Gandhi aux outrages

Et quelle incarnation ! En plus de trois heures, c’est une fête des sons faits chair. Neuf chanteurs, douze danseurs et les magnifiques choristes de l’Opéra de Paris accomplissent une célébration millimétrée, portée par un travail que l’on imagine stupéfiant. Tout part du crime originel – Abel et Caïn, Romulus et Rémus – rejoué ici par deux soldats britanniques, figures décalées de David et Goliath (Nicky Spence) en uniformes des années 1930. Tout au long du spectacle surgissent des images puissantes : diverses Pietà, des lutteurs que l’on croirait sorti d’un tableau de Courbet, à moins qu’il ne s’agisse de la lutte de Jacob avec l’Ange selon Delacroix.
Autant d’images éloquentes de cette genèse de la violence humaine. Le jeune Gandhi possède également un double – le magnifique danseur américain Jonathan Fredrickson – qui figure l’être humain en proie à ses contradictions. Le chœur, subtilement costumé, avec de délicates gradations de couleurs (sobre proposition de Wojciech Dziedzic), est pleinement partie prenante du spectacle, physiquement comme chorégraphiquement.

 

© Yonathan Kellermann - Opéra national de Paris 

 
Bienfaisante répétitivité

L’acte II, celui de la violence et du procès, constitue la partie la plus sidérante du spectacle. Il débute par une scène de torture et culmine dans une ample chaconne collective, entre danse de cour et danses populaires. La séquence habite pleinement les imperceptibles décalages rythmiques de Glass, sous la direction irréprochable d’Ingo Metzmacher.

L’orchestre, dépourvu de cuivres et de percussions, déploie tout son raffinement : flûtes incandescentes, tendre moelleux des cordes, sérénité profonde du violoncelle. La qualité des pupitres contribue à la réussite d’un spectacle qui, débuté dans la ferveur, s’achève presque dans le délire. Sont successivement salués la tendre Olivia Boen, la tranchante Adriana Bignagni Lesca, la fervente Deepa Johnny. Membre de la Troupe lyrique de l’Opéra de Paris, Ilanah Lobel-Torres illumine les ensembles vocaux de sa puissance. Amin Ahangaran, Davóne Tines et Nicolas Cavallier se partagent l’assise grave d’une polyphonie tuilée comme un motet Renaissance.

 

© Yonathan Kellermann - Opéra national de Paris 

La révélation Anthony Roth Costanzo

Quant au jeune Gandhi, il est le contre-ténor Anthony Roth Costanzo – quand Nice révélait le ténor malgache Sahy Ratia. Vu en 2024 dans L’Ange exterminateur de Thomas Adès, Costanzo – également directeur d’Opera Philadelphia – l’artiste ébahit. La mise en scène lui demande un engagement physique extrême. Il y déploie une aisance comparable aux danseurs les plus aguerris. Même si la fatigue se fait sentir à la toute fin, le timbre fruité conjugue l’aplomb d’un Jimmy Somerville au moelleux d’un Max Emanuel Cencic. Cela rend d’autant plus touchante sa fausse fragilité de petit homme, intéressante réincarnation du Mahatma. L’ultime image – subtils éclairages de John Torres – montre le frêle apôtre de la non-violence veillé par l’autre Gandhi, statufié dans son propre mythe.
De l’un à l’autre, nous aurons été les témoins du cheminement d’une conscience devenue figure universelle du bien. La qualité de ce Satyagraha, dans les temps ignobles que nous traversons, agit comme un baume. La beauté s’y fait salvation, et Philip Glass guérisseur.

Vincent Borel

 

 (1) www.concertclassic.com/article/satyagraha-selon-lucinda-childs-lopera-de-nice-fascinant-et-lumineux-compte-rendu 

P. Glass : Satyagraha – Paris, Palais Garnier,  14 avril ; prochaines représentations les 16, 21, 24, 26, 30 avril & 3 mai 2026 // www.operadeparis.fr/saison-25-26/opera/satyagraha

Photo © Yonathan Kellermann - Opéra national de Paris 

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