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Ascanio in Alba de Mozart au Théâtre des Champs -Elysées – La main légère de cet enfant semblable à Cupidon – Compte rendu

C’est peu dire qu’Ascanio in Alba a rarement été entendu à Paris. En février 1993, l’Opéra-Comique en avait courageusement proposé une production scénique, dirigée par Christophe Coin et coproduite avec le Festival Amadeus de Genève, où brillaient deux artistes polonais dans les rôles de Vénus et d’Ascanio, Eva Malas-Godlewska, dont la voix serait mixée l’année suivante avec celle de Derek Lee Ragin pour recréer le timbre de Farinelli au cinéma, et le contre-ténor Arthur Stefanowicz. Un peu plus de trente ans après, l’œuvre revient, dans une version de concert dotée d’une légère mise en espace. Evidemment, cette composition d’un Mozart de quatorze ans pâtit d’un livret à peu près dénué de tout véritable ressort dramatique : à l’occasion des noces de l’archiduc Ferdinand avec Marie-Béatrice d’Este, on commanda à Hasse un opera seria, mais le jeune prodige dut se contenter de mettre en musique pour une serenata (fort peu) teatrale (créée à Milan en 1771).

© Caroline Doutre
Mozart se plie à l’exercice
Le jeune Ascagne – celui que Berlioz montre favorisant les amours de son père Enée et de Didon dans un magnifique septuor des Troyens - doit s’y plier à la bizarre fantaisie de sa grand-mère Vénus : il doit épouser Silvia, descendante d’Hercule, à qui des songes répétés ont fait voir son promis sans lui révéler son nom, mais il lui faut d’abord mettre à l’épreuve la vertu de sa future. Quand elle rencontre l’inconnu vu en rêve, la nymphe déclare lui rester fidèle et ne plus vouloir épouser cet Ascagne, cet autre qu’on lui impose. Happy End obligé lorsqu’on découvre que le mystérieux étranger et le fils d’Enée ne font qu’un.
De cette mince trame de mise à l’épreuve amoureuse, Marivaux aurait pu tirer des merveilles, mais le poète de cour Giuseppe Parini en fait un livret propice à une enfilade d’air plus virtuoses les uns que les autres. Si génial qu’il soit déjà, Mozart ne peut guère que se plier à l’exercice : la grande majorité sont des arias rapides, car qui dit brillant dit vélocité. Par bonheur, le jeune Salzbourgeois sut transformer en superbes récitatifs accompagnés les rares passages d’introspection où l’on voit les héros hésiter sur le comportement à adopter. Et l’on savoure d’autant plus les rares airs lents, comme le sublime « Infelici affetti miei » du deuxième acte.

Anna El-Khashem © Milagro Elstak
Un couple admirablement incarné
Ne serait-ce que pour ces quelques moments de pur bonheur mozartien, Christophe Rousset a eu raison d’aborder cette partition dont ses Talens Lyriques rendent parfaitement la gaieté un peu trop constante. Même si les dames y semblent nettement plus investies que les messieurs, le « jeune chœur de paris / CRR de Paris – Ida Rubinstein » se montre tout à fait satisfaisant. Et la distribution réunit cinq solistes aptes à s’élever à la hauteur des exigences de l’œuvre.
Sur les cinq personnages, deux sont assez secondaires et comptent beaucoup moins d’airs que les autres protagonistes. Le grand prêtre Aceste échoit à Alasdair Kent, qui en maîtrise l’agilité, même si le timbre devient moins séduisant dans les notes les plus aiguës ; en berger Fauno, Eleonora Bellocci se taille un beau succès (et rend impatient de l’entendre en Lucia di Lammermoor, rôle qu’elle interprète ce printemps pour Angers Nantes Opéra) (1). Même Vénus disparaît presque entièrement pendant tout le second acte, Mélissa Petit n’ayant que le premier pour y déployer toute la virtuosité dont on la sait capable.
Toute l’attention se concentre donc sur le couple d’amoureux, admirablement incarné. La soprano russo-libanaise Anna El-Khashem réussit le miracle d’associer agilité et expressivité : aucune froideur dans son chant, mais une diction toujours soucieuse de restituer le sens du texte. Quant à la moscovite Alisa Kolosova (photo), applaudie en Olga au TCE en 2021, elle prête à Ascanio une voix que l’on imagine idéale dans les travestis rossiniens, par la beauté de ses graves, l’ardeur de sa déclamation et la précision de ses vocalises.
Laurent Bury

(1) www.angers-nantes-opera.com/lucia-di-lammermoor
Mozart : Ascanio in Alba – Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 25 mars 2026
Photo © DR
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