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« Amadeus » d’Olivier Solivérès au Théâtre Marigny [jusqu’au 12 avril] - Plutôt deux fois qu’une – Compte rendu

L'Amadeus d’Olivier Solivérès se taille une place de choix parmi les nombreuses reprises du texte de Peter Shaffer. Un tour de force sonore et visuel, accompagné de son lot de défauts. Molière de la mise en scène pour Le Cercle des Poètes disparus en 2024, Olivier Solivérès réussit avec Amadeus un pari risqué : donner une substance nouvelle à des personnages trop familiers, tout en reprenant l’esthétique du film mythique de Milos Forman. Car, si Amadeus est avant tout une pièce écrite par Peter Shaffer (1979), elle-même inspirée d’une tragédie de Pouchkine (1830) – dont Rimski-Korsakov tira un opéra en un acte en 1897 – , c’est bien le film aux 8 Oscars, sorti en 1985, qu’Olivier Solivérès revisite. L’écueil d’une copie conforme (et donc peu excitante) du succès Milos Forman attendait au tournant. Mais le spectacle peut se targuer de montrer des personnages incarnés et renouvelés dans leur substance.

© Théâtre Marigny
Le théâtre Marigny, une Vienne riante
Transition entre deux mondes, un pianiste joue avec un certain talent des œuvres de Mozart dans le hall du théâtre. On pénètre ensuite dans la salle où candélabres et chandeliers, lumières tamisées, murmures en bande-son et ouvreuses et ouvreurs costumés nous plongent dans l’atmosphère viennoise. Un violoniste (Loïc Simonet) déambule même entre les rangées en interprétant des traits mozartiens. Sur scène, les costumes de David Belugou sont un réel plaisir pour les yeux. Les décors se succèdent, magnifiés par l’éclairage d’Alban Sauvé et campant sans ringardise ou excès l’esthétique de l’époque classique. Le choix de situer la pièce à la fin du XVIIIe siècle n’est pourtant pas si évident, Alexandre Fecteau avait lui fait le choix d’une esthétique des années 60-70 pour son Amadeus en 2018.

Thomas Solivérès (Mozart) & Jérôme Kirchner (Salieri) © Théâtre Marigny
Un captivant Salieri
Dans ce décor, le Salieri de Jérôme Kircher concentre l’essentiel des regards. Il incarne le compositeur de la cour dans un clair-obscur intense, en fait un personnage gourmand et accessible. Pour le Salieri en fin de vie, Jérôme Kircher s’inspire sans détour du vieillard fou de Milos Forman (remarquez le jeu de mains !). En revanche, le comédien propose un Salieri jeune tout à fait nouveau qui lie le public à la scène et porte la narration avec un naturel éclatant. Narration qui, soit dit en passant, ne va pas sans quelques longueurs.
Face à Salieri, il y a Mozart ; et face à Jérôme Kircher, Thomas Solivérès. Si le comédien, frère du metteur en scène, restitue avec une énergie inépuisable l’esprit survolté du prodige, il ne transparaît presque rien de son génie, et encore moins de son corps qui se dégrade et de son âme qui s’épuise. Seule la scène où Salieri tente d’achever le Requiem avec un Mozart mourant touche au pathos, mais du bout des doigts. Après le Mozart tout en contrastes de Milos Forman (Tom Hulce), celui de Thomas Solivérès semble ne pouvoir se définir que par sa vulgarité et ses enfantillages. Ce qui finit par agacer. Quant à Lison Pennec, elle campe une Constance pétillante, tandis qu’Éric Berger offre un empereur haut en couleur, teinté d’absurdité. Et l’on en vient à se demander si l’humour n’est pas poussé un peu trop loin. Question d’appréciation, car le jeu du comédien, à force de « voilà voilà », parvient à faire sens dans une délicieuse opposition avec les autres membres de la cour.

Thomas Solivérès (Mozart) © Théâtre Marigny
La musique comme fer de lance
Une grande partie des extraits musicaux qui jalonnent la pièce est confiée une bande-son (pour des raisons techniques évidentes), mais quelques pages sont interprétées sur scène. Rappelons que la troupe est composée de comédiens, mais également de chanteurs lyriques et de musiciens. Et c’est un réel plaisir ! Thomas Solivérès, tel le Mozart de l’écran – ou Khatia Buniatishvili sur le plateau de C à Vous – s’essaie au piano à l’envers, avec une aisance des plus remarquables. Et que dire des airs d’opéras ! Don Giovanni, Les Noces de Figaro, L’Enlèvement au Sérail, et même l’air de la Reine de la nuit magnifiquement défendu par Flore Philis. L’effet est stupéfiant et d’une grande élégance. On grince des dents devant un Mozart qui ne sait pas diriger (un détail qui n’en est plus tellement un ici …), mais on ne peut que vous recommander de faire un détour par le théâtre Marigny pour découvrir cet Amadeus flamboyant.
Antoine Sibelle

Olivier Solivérès : Amadeus – Paris, Théâtre Marigny, le 27 février ; représentations jusqu’au 12 avril 2026 (les mercredis et jeudis à 20h, les vendredis et samedis à 21h, les dimanches à 15h // https://www.theatremarigny.fr/evenement/amadeus/
Photo © Théâtre Marigny
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