Journal

​Les Archives du Siècle Romantique (101) [Spectacle à l'Opéra de Saint-Etienne les 24 & 26 avril] - La Belle au bois dormant de Charles Silver par Lucien Fronsac (Le Théâtre, 1er juillet 1902)

 
 
Interprété par Jodie Devos en ouverture du programme « Il était une fois ... » paru chez Alpha en 2016 (1), l’air d’Aurore « Quelle force inconnue en ce jardin m’amène » avait donné un avant-goût de La Belle au bois dormant de Charles Silver (photo,1868-1949), et une belle envie de pouvoir un jour découvrir l’ouvrage dans sa complétude. Il est venu, grâce à l’enregistrement qui sort en première mondiale dans la collection « Opéra français » du Palazzetto Bru Zane !

 
Double renaissance

 
Un bonheur ne vient jamais seul : c’est à une double renaissance de la partition de Silver que l’on assiste en ce printemps 2026 puisque, parallèlement à la parution (le 24 avril) du livre-disque (2CD) (2) ; l’Opéra de Saint-Etienne (3) met à l’affiche La Belle au bois dormant (les 24 et 26 avril). Une production mise en scène par Laurent Delvert et dirigée par Guillaume Tourniaire, avec une distribution complètement différente (à l’exception du rôle de Barnabé, tenu dans les deux cas par l’excellent Mathieu Lécroart) de celle rassemblée à Budapest par le PBZ en mars 2025. Il s’agissait là d’une exécution en version de concert avec, en amont, un enregistrement que l’on découvre à présent. Avec quel bonheur !
 

 

La musique française une fois de plus reine à Budapest
 
La fidélité de György Vashegyi au PBZ, tout comme ses remarquables affinités avec la musique française se vérifient une fois de plus, l’Orchestre Philharmonique National Hongrois et le Chœur National Hongrois n’étant pas en reste en la matière. Quant à l’équipe vocale, Guylaine Girard (Aurore/La Reine), Julien Dran (Le Prince / Le Chevalier errant), Kate Aldrich (La Fée Urgèle / Dame Gudule), Thomas Dolié (Le Roi), Mathieu Lécroart (Barnabé), complétée de Clémence Tilquin et Adrien Fournaison, elle se révèle aussi investie, qu’attentive à traduire toute la saveur de l’opéra-féerie de Silver.

 
Une dimension tragicomique
 
Fils d’un voyageur de commerce russe, naturalisé français 1889, ce dernier fut élève de Dubois en harmonie et de Massenet en composition au Conservatoire de Paris et obtint le premier prix de Rome en 1891. Avec La Belle au bois dormant, créée en le 8 janvier 1902 au Grand-Théâtre de Marseille, on tient une partition pleinement fidèle à l’esprit du genre « opéra-féerie ». On note que livret élaboré par Carré & Collin amène le compositeur à un traitement original du célèbre conte de Charles Perrault, l’introduction des personnages comiques de Barnabé et Jacotte lui permettant de cultiver une dimension tragicomique très bienvenue. Autre point important, la présence d’un ballet ajoute au pouvoir de séduction de l’ouvrage.

 

Guylaine Girard © guylaine-girard.com

 
Guylaine Guyard succède Georgette Bréjean-Silver
 
La version que l’on découvre sous la baguette de György Vashegyi montre Guylaine Guyard merveilleuse de fraîcheur et de délicatesse dans le double rôle de la princesse Aurore et de la Reine. La chanteuse canadienne y succède, à cent vingt-cinq ans de distance, à Georgette Bréjean-Silver (4), épouse du compositeur, dont Reynaldo Hahn disait : « Elle phrase et vocalise à merveille ». À n’en pas douter celle-ci fut pour beaucoup dans le succès de La Belle au bois dormant présentée en 1902 à Marseille avec un grand « luxe de décors et de costumes. »
Dans son numéro du 1er Juillet 1902, la revue Le Théâtre consacra de nombreuses pages, très richement illustrées, à l’ouvrage de Charles Silver. Y figurait le commentaire détaillé de Lucien Fronsac que l’on découvrira ci-dessous. A l'instar du Mazeppa de Grandval, dix ans plus tôt à Bordeaux, La Belle au bois dormant était alors perçue comme « l’un de ces essais heureux de décentralisation artistique qui, de Rouen à Marseille et de Bordeaux à Lyon, prouvent la vitalité scénique de tous les grands centres français. »
 
Alain Cochard

(1) Avec Jodie Devos, Caroline Meng et le Quatuor Giardini ( désormais disponible au sein du coffret "Hommage à Jodie Devos (7 CD Alpha 1191) // https://www.concertclassic.com/article/il-etait-une-fois-le-disque-de-la-semaine

(2) bru-zane.com/fr/pubblicazione/la-belle-au-bois-dormant/# 

(3) opera.saint-etienne.fr/otse/saison-25-26/spectacles//type-lyrique/la-belle-au-bois-dormant/s-879/

 
(4) Epouse du compositeur depuis 1900, Georgette Bréjéan (1870-1951) avait précédemment été celle de Tancrède Gravière (directeur du Grand-Théâtre de Bordeaux de 1886 à son décès en 1899). Elle fut une interprète de remarquée de Manon et c’est à son intention que Massenet conçut le rôle de la Fée dans Cendrillon (1899).

 

 
*    * 
*
 
 
La Belle au bois dormant de Charles Silver
par Lucien Fronsac (Le Théâtre, 1er juillet 1902)

 
 
Pour entreprendre de monter la Belle au Bois dormant avec le luxe de décors et de costumes, avec la variété de talents et le nombre de personnages nécessaires, il fallait l’initiative, l’ardeur, la valeur artistique de M. Vizentini, l’ancien directeur de l’Opéra-Comique, dont le nom est resté familier à tous les Parisiens. Il est vrai que, à la suite des incidents que l’on sait, M. Joël Fabre, son successeur, a profité de ses efforts ; mais il y a porté à son tour son activité et il en a su hâter les premières représentations.

 

 Georgette Bréjean-Silver, créatrice du rôle de La princesse Aurore / La Reine (Le Théâtre 1er juillet 1902) © Gallica- BnF

Débuts au théâtre
 
La Belle au Bois dormant, opéra-féerie en quatre actes, est dû à la collaboration de MM. Charles Silver, Michel Carré et Paul Collin. M. Charles Silver, grand Prix de 1891, l’auteur du Ballet de la Reine, qui eut à Rome, à la Villa, un succès si grand devant la reine Marguerite, l’auteur d’une ouverture de Bérénice, qu’on entendit à Lamoureux, du Poème carnavalesque, qui fut joué aux Concerts de l’Opéra, d’une Rapsodie sicilienne, d’une Naïs et d’un Tobie, débutait au théâtre avec cette Belle au Bois dormant, mais l’Opéra-Comique a reçu de lui, pour l’an prochain, un drame lyrique sur un scénario de Michel Carré.

 

Dufour, créateur du rôle du Roi (Le Théâtre 1er juillet 1902) © Gallica- BnF

Sombre présage
 
Le prologue nous fait assister au baptême de la princesse. Autour du berceau, dans la grande salle du palais royal, seigneurs et vassaux sont réunis ; on attend les marraines, les fées qui apparaissent bientôt. Une seule a été oubliée : Urgèle, la mauvaise fée. Pendant le festin, elle apparaît inopinément et annonce, au milieu de la consternation générale, que la princesse Aurore mourra avant d’avoir vingt ans, si l’amour l’effleure de son aile. Les assistants, en dehors de la fée Primevère, sont atterrés.

Au premier acte, Aurore a vingt ans. La reine est morte ; le roi, très inquiet, tient sa fille enfermée, espérant qu’il pourra détourner l’oracle fatal. Aurore est fort triste. Et voilà qu’un chevalier errant égaré dans la forêt demande l’hospitalité. Le roi l’accueille, non sans lui avoir bien recommandé de ne pas quitter sa chambre ; mais, la nuit venue, une force mystérieuse entraîne dans le jardin Aurore et le chevalier. Ils sont jeunes tous deux : l’amour parle, et tandis que le chevalier effleure d’un baiser les cheveux de la jeune fille, celle-ci tombe comme morte. Apparition d’Urgèle qui triomphe. Mais la fée Primevère, qui veillait aussi, proclame que la princesse n’est pas morte et qu’endormie par un baiser, elle s’éveillera dans cent ans, sous un baiser d’amour. Puis, elle endort pour cent ans la Cour entière et tout ce qui se trouve dans le château.

 

Marie Girard, créatrice du rôle de la Fée Primevère — (Le Théâtre 1er juillet 1902) © Gallica- BnF

Arrivée du Prince Charmant
 
Au deuxième acte, les cent ans sont révolus. Le garde-chasse Éloi marie sa fille Jacotte à Barnabé ; chants et danses. Arrivée du Prince Charmant qui chassait dans la forêt. On lui raconte la légende de la Belle au Bois dormant dont le palais silencieux dresse ses tours à l’horizon. Le paysan Barnabé veut aller l’éveiller pour être roi. Moqueries du Prince, fureur de Jacotte. Mais la fée Urgèle a entendu Barnabé, ce niais servira ses projets. Elle lui donne trois talismans, trois œufs magiques qui l’aideront à parvenir jusqu’à la princesse endormie. Jacotte surprend ce secret et remplace, dans les poches de son mari, un des œufs magiques par un œuf de poule. Cependant le Prince Charmant reste rêveur et la princesse lui apparaît et l’appelle. Il part pour la délivrer et la fête reprend de plus belle.

Apothéose
 
Le troisième acte nous montre dans trois tableaux, la « Caverne d’Urgèle », la « Grotte d’Azur » et le « Carrefour enchanté », les obstacles qui se dressent devant le Prince, obstacles qu’il parvient à renverser, grâce à la protection de la fée Primevère qui a écarté Barnabé.
Au dernier acte, c’est le réveil d’Aurore. Dans le jardin qu’encombrent les arbustes échevelés et les folles herbes, les cent ans passés ont tout transformé. Le Prince Charmant arrive émerveillé de voir se réaliser son rêve. Il aperçoit la princesse endormie et l’éveille d’un baiser sur le front. Tout renaît avec la princesse et les jardins se remplissent d’une foule joyeuse qui acclame le couple royal. Triomphe de Primevère. Apothéose.

 

Mme de Véry, créatrice du rôle de Jacotte (Le Théâtre 1er juillet 1902) © Gallica- BnF

Un prélude raffiné
 
Au point de vue musical, s’il me fallait, au milieu des merveilles décoratives, des illusions féeriques, de l’éclat fantasmagorique des décors qui, la première fois, captent l’attention des yeux d’une façon presque fascinante, vous citer les plus ravissants passages de l’œuvre, la chose serait malaisée.
Après le prologue, dont il faut noter l’entrée des Fées, je signalerai un beau prélude d’orchestre, le « Sommeil d’Aurore », où l’instrumentation a des raffinements du plus heureux effet, puis, l’air du Page, « Il part où l’honneur l’appelle », morceau qui peut se détacher de l’œuvre et devenir populaire, la rêverie d’Aurore et son premier duo avec le chevalier, la Kermesse, où M. Silver, en des rythmes originaux et par des combinaisons de thèmes, a su produire un ensemble bien vivant dans ce tableau, un des plus scéniques de la partition, le second duo d’Aurore avec le Prince : « Viens, je suis la jeunesse », d’une poésie musicale des plus intenses, le tableau plutôt sombre de la « Caverne d’Urgèle », la « Grotte d’Azur », avec ses airs de ballet pleins d’originalité, et son délicieux solo de flûte, la chasse du Carrefour enchanté, d’une sonorité éclatante, le Réveil d’Aurore sortant de son magique sommeil, et son dernier duo avec le Prince où, surtout dans son invocation « Reverdissez forêts », les plus subtiles recherches harmoniques ne nuisent ni à l’inspiration, ni au développement mélodique. En un mot, l’œuvre, dans son ensemble, mérite des éloges, et le succès obtenu par M. Silver sur la scène du Théâtre de Marseille est une nouvelle affirmation du talent de ce compositeur.

 

Henriette Gérald, créatrice du rôle de Dame Gudule – (Le Théâtre 1er juillet 1902) © Gallica- BnF

 
Une parfaite distribution
 
Quant à l’interprétation, elle fut de tout premier ordre : Madame Bréjean-Silver, de l’Opéra-Comique, dans le double rôle de la Reine et de la Princesse Aurore, a fait une création inoubliable. Elle a su rendre, avec une force d’expression bien intime, toute la valeur musicale de l’œuvre que son mari vient de dédier à son talent. Madame J. Passama, dans la farouche fée Urgèle, a su donner au rôle un relief accusé, et sa beauté sévère, jointe à sa voix sonore et grave, a trouvé plus d’un admirateur. Mesdames de Very, en accorte Jacotte, R. Vialas, en page déluré et bien chantant ; Marie Girard, très gracieuse en fée Primevère, et Henriette Gérald, dans le rôle de dame Gudule, ont été, dans cette création, les dignes interprètes de l’œuvre de M. Silver.
M. Cornubert a incarné un chevalier errant et un Prince Charmant sympathique d’aspect et de voix. MM. Dufour, dont la voix généreuse prête sa belle sonorité aux nobles paroles du Roi ; Chalmin, parfait dans Barnabé ; Danse, plein de brio dans le rôle du Grand Sénéchal, méritent aussi des éloges.

 

Marguerite Lapoutge, un papillon - (Le Théâtre 1er juillet 1902) © Gallica- BnF

 
Sans oublier Carré & Collin
 
Le ballet, du plus féerique effet, admirablement réglé par M. Natta et dansé avec grâce par Mesdemoiselles Porro, Ghibaudi et Bigotti, a été un enchantement.
Et n’est-ce pas justice après avoir ainsi rendu hommage à tous les interprètes de dire un mot des auteurs du livret ? Tous les Parisiens connaissent Michel Carré et son Enfant prodigue qui leur est revenu après un tour du monde de plus de trois cent soixante-cinq représentations ; dire qu’il a fait Bouton d’or avec Gabriel Pierné, Pour être aimée avec Xanrof, et l’Hôte, et Muguette, et Mademoiselle Pygmalion, et Cogne dur, c’est rappeler des succès dont le souvenir est dans toutes les mémoires.
M. Paul Collin, son collaborateur, est un poète fort apprécié qui a publié quantité de volumes : Musique de chambre, Glas et Carillons, Du grave au doux, les Heures paisibles, Fleurs de Givre ; qui a collaboré avec Massenet pour Narcisse et le Poème d’octobre ; avec César Franck pour Rebecca ; avec Théodore Dubois pour Proserpine ; avec Maréchal pour l’Étoile, le Miracle de Naïm, l’Éternel Chemin ; avec Ch. Lefebvre pour Judith, Elva, Melka ; avec G. Fauré pour la Naissance de Vénus ; avec Paul Puget, Coquard, Salvayre, René de Boisdeffre, L. de Maupeou… j’en passe et non des moins illustres. Au théâtre, cette Hedda écrite en collaboration avec Paul Ferrier, pour les paroles, et Fernand Le Borne, pour la musique, dont la représentation à Milan obtint un si vif succès et dont le Théâtre rendit compte en 1898.
Ce n’est que justice de signaler à présent, avec la Belle au Bois dormant, un de ces essais heureux de décentralisation artistique qui, de Rouen à Marseille et de Bordeaux à Lyon, prouvent la vitalité scénique de tous les grands centres français.
 
LUCIEN FRONSAC
 

(NB Les intertitres ne figurent pas dans le texte publié en 1902)

Photo Charles Silver (Le Théâtre 1er juillet 1902) © Gallica- BnF
(Cliché de J. Fabre - Marseille, comme tous ceux issus du Théâtre du 1/07/02). On n'y trouve pas, hélas, le visage du ténor Cornubert, l'interprète du Prince et du Chevalier errant ...

Partager par emailImprimer

Derniers articles