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Yannick Nézet-Séguin dirige le Chamber Orchestra of Europe - Schumann, autrement - Compte-rendu

Ce projet Schumann, Yannick Nézet-Séguin en rêvait depuis longtemps et y attachait le plus grand prix, tout comme les responsables de la Cité de la musique. En plein dans les vacances et le week-end de la Toussaint l’entreprise n’allait pas sans risque quant à la fréquentation, mais le public a heureusement répondu présent et c’est une salle des concerts presque comble qui a fait fête vendredi à une vision singulièrement vivifiante.

Symphonies nos 1 et 4 : les deux « sœurs » de l’année 1841 sont logiquement couplées - la 4ème, créée dans une version primitive en 1841, attendit 1852 pour être donnée dans sa mouture définitive. 1841 : année de bonheur ; oubliés les matins blêmes ou le Kapellmeister piqué de Jean Paul, la guerre ouverte avec Wieck père et tous les tourments et tracas de la décennie 1830 ! D’autres viendront, après… Pour ses premières incursions dans l’univers symphonique, Schumann offre un visage totalement neuf ; une inspiration lumineuse, classique a-t-on presque envie d’écrire. Les exemples de Weber et du vénéré Mendelssohn - qui dirigera d’ailleurs la première de la Symphonie « Le Printemps » en mars 1841 - ont été médités. Mais le temps est ensuite venu recouvrir les œuvres des scories de l’habitude, de l’épaisse gangue des mauvaises traditions et des préjugés sur un compositeur censé « ne pas savoir orchestrer ».

« Dégraissage », diront certains du travail de Yannick Nézet-Séguin. Laissons ce vilain mot passe-partout à d’autres domaines ; il ne s’agit pas de faire maigrir quoi que ce soit mais de retrouver les coloris, la tonicité de l’original. Un petit miracle qu’accomplit le chef québécois pareil à un restaurateur retrouvant la magie du coup de pinceau du maître. Aucune emphase, aucune épaisseur chez Schumann, mais une netteté du trait, une plénitude des timbres qui émerveillent de bout en bout lorsqu’on y met l’intelligence de Nézet-Séguin et des musiciens du Chamber Orchestra of Europe. Prenez la Symphonie n°4, ce Scherzo incroyable de légèreté, de féerie, l’introduction Langsam du Finale qui sait pleinement sonner sans en faire des tonnes – pas besoin ici de trompes à secouer toute la Forêt Noire, comme dirait Louis-Ferdinand.
La musique est de la même façon rendue à sa vérité première dans la Symphonie « Le Printemps » ; elle s’épanouit avec autant de souplesse que de fermeté dans la conduite de la phrase et un fourmillement du tissu orchestral où le chef sait, sans une once de maniérisme ni de sécheresse, mettre en valeur des détails insoupçonnés.
Entre les deux symphonies, le Chamber Orchestra of Europe et le jeune maestro ont offert le plus bel écrin à Gautier Capuçon dans le Concerto en la mineur op 129. Légèreté, mobilité : l’accompagnement au début du Nicht zu Schnell initial donne le ton d’une interprétation intensément chambriste. On se régale du spectacle du violoncelliste se tournant avec complicité vers l’orchestre pour y « cueillir » le début du solo de tel ou tel… Résultat envoûtant de lyrisme, mais jamais alangui ou excessivement assombri, à mille lieues des Opus 129 crépusculo-testamentaires que l’on entend parfois. La poésie à l’état pur.

Une grande soirée, de bout en bout ovationnée comme elle le méritait. Live ou studio, puisse le disque se faire d’une façon ou d’une autre le témoin de l’approche novatrice de Yannick Nézet-Séguin. « Je viens de jouer avec un jeune chef extraordinairement musicien, nous glissait il y a des années déjà Aldo Ciccolini à propos du Québécois, ce garçon ira loin »…

Alain Cochard

Paris, Cité de la musique, 2 novembre 2012
(concert disponible gratuitement en ligne pendant quatre mois sur www.citedelamusiquelive.tv et www.medici.tv )

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Photo : DR
 

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