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Une interview de Nelson Goerner – " Je ne suis pas d’accord avec l’idée selon laquelle il faut attendre pour aborder certains répertoires."

Nelson Goerner vient de signer un album en forme de récital, courant de la Chaconne en sol majeur de Haendel à l’Arabesque sur le beau Danube bleu d’Adolf Schulz-Evler en passant par l’un des plus purs chefs-d’œuvre de Schumann, ses Davidsbündlertänze. Cet enregistrement (Alpha Classics) sort quelques mois après une magnifique version des deux concertos de Ravel avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo emmené par Kazuki Yamada (chez le même éditeur). Ces deux ouvrages étaient accompagnés des Valses nobles et sentimentales, que Nelson Goerner donnera le 5 mai prochain dans la série Piano **** au Théâtre des Champs Elysées, au sein d’un programme comprenant la Toccata BWV 911 de Bach et la Sonate en ut mineur D. 958 de Schubert. Albéniz conclura avec le Livre IV d’Iberia.
Le 5 mai prochain, vous jouerez les Valses nobles et sentimentales de Ravel, que vous avez enregistrées. Vous éprouvez une dilection toute particulière pour cette partition ?
C’est une œuvre qui m’est très chère, en effet. Aucune pièce n’est mineure chez Ravel, mais ces Valses sont une des compositions les plus extraordinaires qui soient. Chacune est un bijou, tellement différent des autres. Et il y a cet épilogue, avec ces lambeaux de valses qui se succèdent sans interruption, d’une façon tellement surprenante ... Chaque fois que j’interprète cet ouvrage, j’ai envie de m’y perdre. C’est un cheminement fascinant. Et fascinantes sont également les nuances. Cela va du piano au mezzo forte ; il n’y a pas de forte : tout est dans la douceur, la mélancolie, notre cœur est étreint ...

« Ravel accomplit un miracle dans les Valses nobles et sentimentales »
Cette œuvre, composée en 1911, est prémonitoire. On a le sentiment que Ravel a pressenti ce qui allait se dérouler, la Première Guerre Mondiale, une atmosphère de préguerre, un monde qui allait s’engloutir. On ne peut pas dire que la douleur éclate, cela n’est pas dans le tempérament de Ravel, mais elle est sous-jacente, et on la ressent avec d’autant plus de force. Dans le même temps, il y a une précision, une concision dans le trait, une telle poésie… Ravel y accomplit un miracle. C’est une œuvre que j’ai travaillée quand j’étais jeune. Mais ce n’est pas une œuvre dans laquelle un jeune pianiste peut espérer briller si on considère notamment sa fin crépusculaire.
Pour en venir à votre dernier enregistrement, les Davidsbündlertänze de Schumann en forment le cœur ; une partition qu’on a pu vous entendre jouer en récital depuis plusieurs années ...
Elle m’est infiniment chère aussi, et nous fait découvrir un monde d’une richesse inouïe. Par sa portée, elle me fait penser aux Préludes de Chopin. Cette portée, du reste, dépasse la littérature pianistique. On n’a pas le temps d’installer un climat. Les morceaux se succèdent, et sont tous tellement différents, psychologiquement. Ils nécessitent une variation d’approche pour pouvoir exprimer tous les états d’âme que l’œuvre recèle. On a l’habitude d’opposer Florestan et Eusebius chez Schumann. Selon moi c’est restrictif. Ici, ils se trouvent réunis dans le même morceau. On passe de l’un à l’autre de manière extrêmement subtile.

« Le rubato fait partie de l’essence des Davidsbündlertänze »
Dans votre interprétation, vous usez parfois d’un rubato à peine perceptible, avec une maîtrise extraordinaire, qui rend l’œuvre encore plus bouleversante. Comment usez-vous de ce rubato, justement ?
Pour cette musique il faut, effectivement, posséder l’art du rubato. Mais c’est encore plus que de la possession. Le rubato fait ici partie de l’essence de l’œuvre. Il se modifie au fil de celle-ci. Mon rubato a évolué au fil du temps, au fil des mes interprétations. Cela fait des années que je vis intensément avec cette œuvre. Et j’espère que mon cheminement apparaît dans mon interprétation, aujourd’hui. Et puis il y a cette fin incroyable. On a le sentiment de marcher à tâtons, d’aller inexorablement vers la fin, mais de manière inattendue.
Il y a quelques années, vous avez signé un disque entièrement schumanien (Kreisleriana, Etudes symphoniques, Toccata). Cette fois ci, vous nous proposez une sorte de récital, en encadrant les Davidsbündlertänze par la Chaconne en sol majeur de Haendel et l’Arabesque de Schulz-Evler ...
Oui, j’ai voulu concevoir une sorte de programme de concert. J’avais découvert la Chaconne de Haendel par un enregistrement extraordinaire d’Edwin Fischer. Du reste, il y a également un très bel enregistrement de Murray Perahia. Quand j’ai écouté celui de Fischer, j’ai eu tout de suite envie de travailler cette pièce. C’est une œuvre très riche. On peut lui trouver un lien avec les Davidsbündlertänze, par son sens de l’improvisation et du récit, les variations qui se succèdent. C’est une œuvre rayonnante, solaire, pour moi une belle manière d’ouvrir un récital. Je n’ai pas voulu imiter le clavecin pour l’interpréter, mais utiliser les ressources du piano moderne.

"J’aime cette littérature qui donne un plaisir pianistique."
A l’instar de beaucoup de grands pianistes du passé, vous aimez interpréter, aux côtés des grands chefs d’œuvre pour le piano, des pièces virtuoses, riches musicalement, mais qui ne sont pas placées au même niveau, si je puis dire. Ainsi en est-il de l'Arabesque sur le Beau Danube Bleu d’Adolf Schulz-Evler (1852-1905), que vous aimez particulièrement donner en bis et qui referme votre dernier disque.
Ce sont des œuvres que j’aime proposer, parce qu’elles me donnent beaucoup de plaisir à jouer, et je l’espère, du plaisir au public. J’aime le piano et tout ce qu’il peut exprimer. J’aime cette littérature qui donne un plaisir pianistique. Et après des œuvres d’une grande densité émotionnelle, je trouve qu’interpréter de telles œuvres est comme une libération. Le 5 mai, je jouerai une sonate de Schubert, celle en ut mineur, D 958. Une composition très dramatique, d’une grande tension, beethovénienne. Après une telle musique, j’ai besoin de cette libération, besoin d’interpréter une œuvre qui donne tout simplement de la joie, qui ne soit ni tragique ni métaphysique. J’aime cela. Je me souviens d’un programme de Shura Cherkassky, au terme duquel, après des chefs-d’œuvre de Chopin notamment, il avait proposé une série de bis très virtuoses, où le charme opérait ... Schulz-Evler a composé une cinquantaine de morceaux, mais seule cette Arabesque est restée au répertoire. Il y a un enregistrement mémorable de Josef Lhevine. Même Rachmaninov la jouait… et également Claudio Arrau. Les grands pianistes du passé adoraient cette œuvre. Et si l’on cherche un point commun entre les trois œuvres, si différentes, que j’ai réunies sur ce disque, c’est qu’il s’agit de danses.
Je ne suis pas d’accord avec l’idée selon laquelle il faut attendre pour aborder certains répertoires ; je pense qu’il faut les aborder jeunes, et y revenir toute sa vie.
Venons-en à Schubert et à la Sonate D. 958 que vous donnerez le 5 mai. Je n’ai pas le souvenir de vous avoir entendu interpréter une de ses sonates à Paris ...
Ce sera en effet la première fois à Paris. Du reste, même ailleurs en France, je n’ai joué que des impromptus, mais jamais de sonate. C’est un piano très symphonique. Schubert a voulu faire entendre un orchestre dans cette partition. Dans mes années de formation, en Argentine, on considérait que les sonates devaient être interprétées tardivement, pas au long des études. Je n’ai abordé ce répertoire que lorsque j’ai étudié en Europe, avec Maria Tipo. J’étais allé étudier avec elle, sur la suggestion de Martha Argerich. Maria Tipo était très connue en Argentine. Or, je ne suis pas d’accord avec l’idée selon laquelle il faut attendre pour aborder certains répertoires ; je pense qu’il faut les aborder jeunes, et y revenir toute sa vie. Très tôt, j’ai joué la « Hammerklavier » de Beethoven, et cela m’a permis de l’approfondir depuis. Je pense qu’il faut combattre ce cliché, qui perdure encore trop.
Propos recueillis par Frédéric Hutman, le 23 avril 2026

Œuvres de Haendel, Ravel, Schubert & Albéniz
5 mai 2026 – 20h
Paris – Théâtre des Champs-Elysées
www.piano4etoiles.fr/concert/nelson-goerner-4
Photo © Edouard Brane
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