Journal
Une interview d’Anaïk Morel, soprano – « Il faut entrer à 1000 % dans le rôle de Lisa. »

La création française de La Passagère de Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) fait l’événement au Capitole de Toulouse du 23 au 29 janvier, sous la direction du jeune chef italien Francesco Angelico. A l’affiche pour quatre représentations, la production de Johannes Reitmeier permettra de découvrir un ouvrage composé en 1968 mais qui dut attendre 2006 pour être créé en version de concert à Moscou ; la première scénique intervenant quatre ans plus tard à Bregenz sous la baguette de Teodor Currentzis. C’est du roman « La Passagère de la cabine 45 » de Zofia Posmys qu’Alexander Medvedev a tiré le livret de l’opéra en deux actes de Weinberg où Lisa, ancienne gardienne du camp d’extermination d’Auschwitz, lors d’une croisière, en 1960, croit reconnaître parmi les passagers, Marta, une ancienne déportée, qu’elle imaginait morte depuis quinze ans, et dont elle a été le bourreau.
Directeur artistique du Capitole, Christophe Christi tenait beaucoup à présenter La Passagère, et tenait tout autant à ce qu’Anaïk Morel (photo) incarne Lisa. Un redoutable défi d’ordre psychologique que la chanteuse française a accepté de relever. Une artiste longtemps classée mezzo-soprano, mais qui se considère aujourd'hui comme soprano. Concertclassic l’a interrogée sur sa confrontation avec un personnage qu’elle qualifie de « glaçant », et avec une partition que Chostakovitch disait écrite « avec le sang du cœur ». Avec La Passagère, le Capitole apporte une contribution majeure à la découverte en France de la production, encore trop méconnue, de Weinberg. Contribution qui s’exprimera aussi sur le plan instrumental, le 22 janvier, grâce à un programme Weinberg – Chostakovitch réunissant Elisabeth Leonskaja et le Quatuor Danel. (1)
Quant à Anaïk Morel, on la retrouvera par la suite à l'Opéra national du Rhin, du 11 au 29 mars, dans le Roi d'Ys d'Edouard Lalo (2)

La Passagère au Tiroler Landestheater d'Innsbruck en 2022 © Birgit Gufler
Vous participez à une production de Johannes Reitmeier qui est une reprise d'un spectacle créé en 2022 au Tiroler Landestheater d’Innsbruck ...
Effectivement, mais je n’étais pas présente dans cette première production. Je fais mes débuts dans cette œuvre. Mais bien sûr, j’ai des liens forts avec les opéras allemands. J’ai étudié à l’Opéra Studio de l’Opéra d’Etat de Bavière, et je suis restée dans cette maison après mes études. J’ai beaucoup chanté en Allemagne, en Autriche ; une large partie de ma carrière s’est déroulée dans les pays germanophones.
Christophe Ghristi m’a proposé le rôle dès 2020, proposition assortie d’une « interdiction » de le refuser (rires). Il pensait qu’il était pour moi ; je sentais chez lui une urgence à défendre cette œuvre de Weinberg.
Weinberg, qui fut l’ami de Chostakovitch, a souvent été laissé dans l’ombre de ce dernier. On en a parfois fait un épigone de Dmitri Chostakovitch, alors que leurs musiques sont différentes ...
Il y a peut-être plus de lyrisme chez Weinberg, mais ils se sont mutuellement influencés, et on trouve chez l’un et chez l’autre des couleurs communes. Ils se portaient une admiration mutuelle, et dans Le Passagère, il y a des moments où l’on ne peut pas ne pas penser à Chostakovitch. Cela étant, il y a une individualité propre à la musique de Weinberg, et il faut effectivement le sortir de l’ombre parfois portée par l’œuvre de son ami.
La Passagère est un opéra composé en 1968, resté longtemps inédit, tiré d’un roman d’une écrivaine ancienne déportée à Auschwitz, Zofia Posmysz (1923-2022) ...
Roman qui n’est malheureusement pas traduit en français ; espérons que cela se fera bientôt. Outre l’opéra, un film en a été tiré, le dernier du cinéaste polonais Andrzej Munk (1920-1961) (Munk mourut au cours du tournage ; le film sortit en 1963 ndlr) qui a eu beaucoup de succès en Pologne. Il a d’ailleurs été projeté à Toulouse en prélude aux représentations de l’opéra. Il serait très intéressant, au demeurant, de comparer la structure de ce film, très fort, avec l’opéra.

Mieczyslaw Weinberg (1919-1996)
« Le livret de Medvedev, et la musique de Weinberg, illustrent de manière particulièrement forte toutes ces émotions, et toutes ces problématiques, qui ont traversé les humains mêlés aux événement de la guerre. »
L’opéra offre une double action, l’histoire se déroulant à la fois lors d’une croisière, en 1960, et durant la seconde guerre mondiale, dans un camp d’extermination. Dites-nous en plus sur le personnage que vous incarnez ...
Lisa, qui a dissimulé à son mari (Walter) qui l’accompagne son rôle de gardienne de camp, croit reconnaître en une passagère, une déportée qu’elle a persécutée, et croyait morte. Elle est confrontée à un passé qu’elle avait voulu oublier, qu’elle avait voulu refouler. Et vont dès lors affleurer des thématiques dont on a beaucoup parlé après la guerre, le refoulement, le déni, la culpabilité, la mémoire. Le livret de Medvedev, et la musique de Weinberg, illustrent de manière particulièrement forte toutes ces émotions, et toutes ces problématiques, qui ont traversé les humains mêlés à ces évènements. Il y a une très grande subtilité dans les descriptions que font le librettiste et le compositeur des sentiments humains – librettiste et compositeur qui ont eux-mêmes été confrontés aux tragédies qu’ils évoquent.
Quand je me suis plongée dans la préparation de ce rôle, dans l’apprentissage de l’œuvre, j’ai eu beaucoup de mal à dormir. Je me demandais comment j’allais trouver l’équilibre afin d’obtenir une interprétation convaincante, comment interpréter ce personnage glaçant. Ce n’était pas la première fois que j’abordais un rôle ambivalent, mais d’habitude on se dissimule derrière la fiction. Or, là, on est aux confins de la fiction et d’une tragique réalité historique. Ce rôle a suscité de multiples questionnements chez moi, et j’ai vécu comme un soulagement le fait de pouvoir dialoguer avec le metteur en scène Johannes Reitmeier, afin de pouvoir m’orienter, donner corps à ce personnage monstrueux et humain.

Le metteur en scène Johannes Reitmeier © DR
Autre caractéristique rarissime de cet opéra, il est chanté en plusieurs langues, allemand, anglais, polonais, russe, yiddish (ou hébreu selon les versions) ...
Effectivement, c’est très original. En ce qui me concerne, je chante en allemand. Mais le fait que toutes ces langues soient restituées donne un caractère universel à cette histoire, traduit le fait que tant de personnes, de tant de pays ont été touchés. C’est bouleversant, de surcroît, d’entendre toutes ces femmes chanter chacune dans sa langue. Et ce problème de langue va se poser dans des conditions dramatiques, lorsqu’un des personnages sera confronté, dans l’opéra, au problème de la traduction d’un message essentiel. L’œuvre montre des personnages sous le joug de la langue allemande, mais montre également que la langue pouvait être un mystère qu’on pouvait garder.

Nadja Stefanoff, interprète du rôle de Marta, la passagère © nadja-stefanoff.com
« La vraie difficulté du rôle de Lisa est de maintenir une intensité du début à la fin, parce qu’il s’agit d’un personnage qui n’est jamais dans la retenue (...). »
Connaissiez-vous Weinberg avant qu’on ne vous propose d’interpréter ce rôle dans La Passagère ? Comme se présente le rôle de Lisa pour le chanteur ?
Je connaissais le compositeur, sans pour autant connaître beaucoup d’œuvres, mais n’avais pas chanté de Weinberg. Sa musique possède un langage unique. Il est formidable qu’il soit aujourd’hui à l’honneur. D’un point de vue purement vocal, l’écriture du rôle peut parfois être brutale. Mais ce n’est pas une musique qui met en danger les voix. Et même si l’orchestre est conséquent, il y a un grand équilibre avec les voix. Il n’y a pas de grandes difficultés vocales, mais le rôle peut être difficile si on n’entre pas à 1000 % dans le personnage. La musique peut être abrupte, le rôle peut être rude vocalement. Les rôles de déportées sont plus lyriques. Par ailleurs, il y a des passages d’une intensité vraiment poignante.
Le danger est de se laisser submerger par toutes les émotions que dégagent cette histoire et cette musique. La vraie difficulté du rôle est de maintenir une intensité du début à la fin, parce qu’il s’agit d’un personnage qui n’est jamais dans la retenue, que ce soit dans le camp, ou sur le bateau. Quand elle dans le camp, elle est habitée par une espèce de rage et de haine à l’égard des déportées, et en particulier de Marta, « la passagère ». L’écriture fait qu’il y a peu de moments de repos. Dans les scènes du camp, il y a beaucoup de passages chantés par les déportées, qui sont magnifiques, et vocalement plus lyriques comme je le remarquais. Au passage, je me permets de souligner que l’équipe d’interprètes qui m’entoure dans cette production toulousaine est magnifique, parmi lesquels beaucoup de chanteurs qui ont une histoire particulière avec le capitole de Toulouse. Et n’oublions pas Nadja Stefanoff, qui a plusieurs fois interprété le rôle de Marta, et qui est absolument bouleversante.

Francesco Angelico © Francesco Angelico
« Mon personnage pose des questions essentielles, sur le passé que certains ont voulu effacer, sur le travail de la mémoire. »
On vous a entendue dans des rôles particulièrement célèbres, à commencer par Carmen. Est-t-il plus difficile d’incarner un personnage déjà interprété de multiples fois ou de faire découvrir une œuvre, comme vous allez le faire à Toulouse ?
Ce n’est pas la même responsabilité. On peut ressentir plus de liberté à interpréter un rôle qui n’a jamais été entendu – en l’occurrence en France. On peut bien sûr considérer qu’il y a moins d’attente d’un point de vue référentiel, mais on ressent la nécessité de convaincre, de marquer par ce qu’on va offrir sur scène. C’est un peu à double tranchant. Et puis il y a si peu d’œuvres qui traitent, à l’opéra, d’un tel sujet, qu’on a envie que le message passe. On éprouve un sentiment de responsabilité, par rapport, également, au poids mémoriel de ce récit. Il y a un message musical, éthique, poétique, malgré la dureté de l’histoire, dans cette œuvre. Mon personnage pose des questions essentielles, sur le passé que certains ont voulu effacer, sur le travail de la mémoire. La figure du personnage confronté à son passé – si on met de côté la tragédie historique qui traverse l’opéra de Weinberg – se présente souvent dans l’art. Cette œuvre parle, à cet égard, parle à chacun.
Propos recueillis par Frédéric Hutman le 13 janvier 2026

(1) opera.toulouse.fr/weinberg-chostakovitch/
(2) www.operanationaldurhin.eu/fr/spectacles/saison-2526/opera/le-roi-dys
M. Weinberg : La Passagère
23, 25, 27 & 29 janvier 2026
Toulouse – Théâtre du Capitole
opera.toulouse.fr/la-passagere-7818117/
Photo © Ruth Kapp
Derniers articles
-
19 Janvier 2026Alain COCHARD
-
16 Janvier 2026Laurent BURY
-
15 Janvier 2026Alain COCHARD







