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Spectacle de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris - Grand cru - Compte-rendu

C’est toujours un moment palpitant que ces spectacles annuels, quelques mois après les Démonstrations, qui sont comme une explication de texte de la synthèse qui suivra : synthèse chorégraphique, stylistique, psychologique, musicale, qui marque notamment pour les premières divisions, prêtes à entrer en lice dans une vraie carrière, une sorte de turning point. C’est évidemment l’heure, pour le public, de prendre les paris sur l’avenir, de se passionner pour telle ou telle jeune silhouette, et aussi d’affûter son regard sur l’ écriture de la danse, sur près de deux siècles, puisque la plus ancienne pièce du répertoire de l’Ecole, La Sylphide, date de 1839. Que restera-t-il de Forsythe, Lifar, Fokine en 2100 et plus ? Y aura-t-il encore des engagées aussi passionnées qu’une Elisabeth Patel, directrice de l’Ecole pour défendre les couleurs de mouvements si sortis de leur contexte ? Miracle qu’un Bournonville, par exemple, fasse encore notre bonheur !

Le choix de ces programmes est donc précieux, et particulièrement pour les entrées au répertoire, qui s’offrent le luxe d’être deux cette année. Pour ouvrir le spectacle, une œuvre déjà connue, les Suites de Danses, de Clustine, de 1913, qui offrent, sur des pièces de Chopin, une sorte de version académique des Sylphides, puisque sans argument elles exposent des figures déliées d’un délicat classicisme. Il y faut un placé du corps et des corps dans l’espace qui exigent la plus grande rigueur, sous des airs gracieux et des épanchements lyriques. Ensuite, place aux deux nouveautés de l’année : avec Un Ballo de Jiři Kylian et Spring and Fall de John Neumeier, c'est-à-dire les deux génies qu’il reste à la danse à ce jour, on a baigné dans une continuité rêveuse, sans trame soutenue, mais portée par le seul désir de confronter les jeunes danseurs à la beauté de leur art et à la nécessité de le faire parler, bien au-delà d’une simple performance corporelle.
Les deux pièces, de la même année, 1991, sont des merveilles: chic, troublant, sensuel, érotique même , avec des airs compassés évoquant l’univers bizarre de la cour espagnole, Un Ballo de Kylian, sur la Pavane pour une infante défunte et le Menuet duTombeau de Couperin de Ravel, est un ramassé en douze minutes d’émotions et de transports juvéniles élégants, d’autant plus intenses qu’ils sont retenus par une sorte d’étiquette, qu’imprime à la fois le thème, trouvé dans les portraits de Vélazquez, et la retenue mystérieusement languissante de la musique. Cinq couples parfaitement harmonieux pour ce pur chef-d’œuvre, mis en valeur par la splendeur d’anatomies déliées.

Spring and Fall de Neumeier, est lui, porté par la poétique et fraîche Sérénade pour cordes op. 22 de Dvořák, où se glisse l’écho de rythmes d’Europe centrale, si propices à la danse. Le poème qui l’inspira au chorégraphe, du victorien Gerard Manley Hopkins, n’est guère joyeux, puisqu’il évoque la boucle du temps, vie et mort, légèreté et lourdeur, envol et chute des feuilles, de l’âme et du corps. On n’est d’ailleurs pas loin de Kylian, lui aussi obsédé par la mort, mais la grâce délicate avec laquelle Neumeier évoque cet inéluctable retournement des choses n’incite guère à la tristesse, elle est aussi impassible que le fil des saisons, qu’il chante à sa manière fluide et presque perverse à force d’intelligence des rapports humains sublimés par les gestes. Ainsi l’admirable pas de deux, tout d’effleurements contradictoires, qui dit les flux et les reflux de la sensibilité adolescente et de la sensualité naissante. Deux ballets profonds, rêveurs, riches de sens, d’une tonalité juste mélancolique et qui obligent  les jeunes interprètes à aller au-delà des gestes.

On y a repéré quelques individualités frappantes, comme Carola Puddu, Nathan Bisson et Daniel Lozano Martin, déjà remarqué dans Un Ballo. Ils s’y sont montrés inspirés, portés à la fois par la musique et la magie des entrelacs de pas légers, auxquels il faut garder leur caractère esquissé. Quant à Ivan Clustine, pour en revenir à ses Suites de Danses, ce ballet si bien écrit, si bien dessiné, sur lequel s’ouvrait la soirée, il a permis, malgré la lourdeur des transcriptions effectuées dans Chopin par Büsser et Messager, et portées vaillamment par le chef Félix Krieger, de débuter sur une sorte de barre aérée, où les jeunes gens rendaient hommage à leur école, à leur tradition, montrant pour certains, une perfection confondante. Un couple a particulièrement séduit, celui formé par Aurélien Gay dont on suit depuis son jeune âge le charisme et la vitalité, et la délicate Jeanne Palayret, idéale vision romantique, et qui doit, avec ses jolis pieds menus, faire le bonheur de l’exigeant Pierre Lacotte, lequel a réglé la version présente de ce ballet plus que centenaire. Beau pari que cette soirée raffinée.  
 
Jacqueline Thuilleux

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Spectacle de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris -  Paris, Palais Garnier, 13 avril ; prochains spectacles les 16 & 17 avril 2018. www.operadeparis.fr

Photo © David Elofer - Opéra national de Paris

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