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​Rusalka à l'Opéra Bastille [jusqu’au 20 mai ; retransmission le 8 mai sur POP] – Une belle surprise nommée Nicole Car – Compte rendu

Dans cette production vieille de vingt ans, la Nature avec ses lacs aux eaux translucides, ses rivages éclairés par la lune et le doux bruissement des forêts est bannie. Fidèle à son esthétique chic et minimaliste, Robert Carsen transpose le conte de fées dans un hôtel de luxe aseptisé où les personnages évoluent entre piscine privée, suite XXL aux murs démultipliés et parfois placés à la verticale pour rendre le malaise de l'héroïne plus prégnant. L'onirisme du livret laisse donc la place à un réalisme frontal, forcément plus froid, mais qui, il faut le reconnaître, autorise une lecture psychanalytique qui n'est pas sans intérêt.

 

Nicole Car © Vincent Pontet - OnP

Rusalka se croit aimée, demande à s'extraire de son milieu, mais son désir d'émancipation aura un coût : le silence, car elle sera privé de parole, et la mort de celui qu'elle aime, si sa relation échoue. L'expérience sera fatale, car Rusalka muette ne peut rivaliser face à une concurrente au physique séduisant et au langage explicite. De retour parmi ses semblables, accablée, la jeune ondine aura pourtant la force de pardonner celui qu'elle a aimé, revenu vers elle, pénitent et heureux de mourir à ses côtés.
Nicole Car (photo) qui vient de mettre ce rôle emblématique à son répertoire est une belle surprise. Sans posséder la rondeur et la pulpe ensorcelante de la divine Renée Fleming (dédicataire de la production en 2002), la soprano australienne possède la voix du personnage, sa tessiture, sa précieuse lumière intérieure et son flamboiement naturel. On admire par ailleurs la beauté de son chant plein aux lignes nuancées et sa belle projection qui lui permet de remplir l'espace sans jamais sacrifier l'émission et le lyrisme de son impeccable phrasé.

 

© Vincent Pontet - OnP

 
Le Prince un rien guindé dans son complet veston de Sergey Skorokhodov (photo) s'avère prudent en début de soirée, avant de trouver ses marques par la suite, sans pour autant affronter avec netteté les grands aigus qui émaillent la partition. Déjà entendu en Esprit du lac (2015), Dimitry Ivashchenko peine désormais à soutenir la ligne de chant, sa voix au timbre émacié luttant à de nombreuses reprises avec la justesse. Difficile dans ces conditions d’oublier Franz Hawlata dans ce rôle... L'instrument bizarre de Jamie Barton aurait pu être un atout pour apporter au rôle de Jezibaba une certaine étrangeté, mais la chanteuse a du mal à se faire entendre dans sa première scène, faute d'une projection suffisante, avant de montrer une voix dépareillée aux registres mal soudés dans la seconde. En Princesse étrangère, Ekaterina Gubanova semble avoir retrouvé la confiance qui lui manquait ces derniers temps et renoue avec une interprétation riche en séduction et en ampleur.

 

© Kazushi Onō © May Zircus

Belles Nymphes et prestation soignée de Florent Mbia (Voix du chasseur et Garde forestier), le tout magnifiquement dirigé par Kazushi Ōno, qui excelle dans l'art subtil et délicat du frémissement musical, venant ainsi nous rappeler la présence ondulante de cette Nature si présente chez Dvořák et compenser ce que la mise en scène se plait à mettre de côté. Entièrement dévoué, l'orchestre suit ainsi les yeux fermés chaque indication du maître japonais, éblouissant dans les scènes de liaison et les passages les plus ouvertement lyriques.
 
François Lesueur
 

Dvořák : Rusalka – Paris, Opéra Bastille, 2 mai ; prochaines représentations 5, 8, 11, 14, 17 & 20 mai 2026 / www.operadeparis.fr/saison-25-26/opera/rusalka
Retransmis en direct le 8 mai (à 19h30) sur POP- Paris Opera Play plateforme de l'ONP // play.operadeparis.fr/p/rusalka-live
 
Photo © Vincent Pontet - OnP

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