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« Core Meu » par les Ballets de Monte-Carlo – Musique, on tourne – Compte rendu

 
 

 
 
C’est un choc, un moment virevoltant à l’énergie salvatrice, à l’originalité surprenante, une jubilation à laquelle personne n’échappe, grâce à la splendide compagnie monégasque, qui fête cette année ses quarante ans, et à son grand sachem Jean-Christophe Maillot. Au point, que d’un bond, l’ensemble du public du Forum Grimaldi, s’est levé après le dernier tressautement des danseurs, sans doute épuisés mais heureux, et les a acclamés sans fin, tapant en cadence pour que reprenne la danse : ce qu’elle fit, et ce que fit aussi l’extraordinaire chanteur Antonio Castrignano avec ses Taranta Sounds, un ensemble aussi éloigné de notre monde que peuvent l’être les bonzes tibétains. Ils s’expriment d’ailleurs dans une langue dont l’italien moyen, le napolitain ou même le sicilien ne comprennent pas un traître mot : l’apulien, ce langage venu des Pouilles, splendide entaille dans le talon de la Botte .

 

 © Alice Blangero

Obsession rythmique
 
Un mot, donc de cette musique car elle est majeure, gouverne la folie des corps et qu’on la connaît peu, bien que soit célèbre le mythe de la tarentule, araignée dont la piqûre entraîne des désordres jugés graves autrefois mais dont la tarentelle est censée libérer, comme une ode magique venue du fond des âges. Comme la majorité de la musique du monde, elle repose sur l’obsession rythmique, sorte d’incantation que les corps reprennent en d’interminables secousses. La musique du compositeur Antonio Castrignano, immense vedette en son pays, est forcenée, criarde, éraillée, jetée à tous vents, et envoûtante. On ne peut résister à ce déluge de décibels ondulatoires, caressants ou désespérés, renforcés par le petit bataillon que forment accordéon, tambourin, mandoline, guitare, violon, violoncelle et enfin zampogna, sorte de cornemuse locale, héritée, dit-on, de la flûte du Dieu Pan.
 

 © Alice Blangero

L’origine du ballet
 
 D’entrée de jeu en 2017, sur une suggestion de la princesse Caroline, fine chercheuse de talents et passionnée de danse et de musique, Maillot lança ses danseurs sur quatre plateaux disposés sur la place du Casino de Monaco, devant quelque 28000 personnes pour la soirée F(ê)aîtes de la danse. Puis, l’idée faisant son chemin, il l’élargit et la fit frontale en la donnant au Grimaldi Forum en 2019. Ensuite vint le retour aux sources des Pouilles, à Lecce, où elle s’enracina, et enfin à ce jour, une révision totale, qui transforme cette séquence assez libre en véritable ballet, au potentiel émotionnel élargi, encore que pour ce type de danse, comme jadis les Danses grecques de Béjart, la communion avec le public se fasse mieux dans l’espace d’une arène.

 
Images envoûtantes

On est d’entrée saisi par la beauté des costumes féminins de Salvador Mateu Andujar, d’une délicatesse inattendue, prolongée par les lumière tamisée de Samuel Thery : longues jupes irisées et plissées dans des bleus évocateurs de la Méditerranée, par le déploiement de leurs arabesques qui évoquent l’air du large, la liberté des corps rendus à leur vérité, Puis, après cette mise ne place presque picturale, la trépidation s’installe, frénétique chez les garçons, acrobatique ou provocante chez les filles, qui font voltiger leurs jupes tandis que leurs partenaires se menacent de leurs couteaux sans jamais se frôler.

 

 © Alice Blangero

Sauvagerie graphique
 

L’invention gestuelle est ici éblouissante, animale autant que parfaitement tracée, avec des gestes que le chanteur lui-même suggère. On retient tout particulièrement la sauvagerie graphique de Fomenta, avec des garçons sautant comme écartelés, la frénésie tourbillonnante de Mara l’Acqua, la violence exultante du Finale Tremula Terra , train que le public a bien envie de prendre en marche. Et on s’émerveille que les chaussons à pointe – qui ne figuraient pas dans la première esquisse en place publique – se soient glissés dans cette marée traditionnelle, à laquelle ils apportent la concision de leur tracé, l’allongement de leurs appels, et peut-être aussi le piquant de leur pointes, façon tarentules. Les deux dimensions fusionnent ainsi : le tracé demeure, et le mouvement tourbillonne. Abscisse et ordonnée …

Bonheur
 
Bien évidemment, le spectacle s’est prolongé, le public réclamant toujours plus, Castrignano est revenu nous fouailler de ses invocations aigues, extrêmes, et les danseurs ont, encore et encore, donné le tournis à une salle qui, ivre de mouvement, les suivait intensément. Magnifiques et noyés dans leur vertige, sans qu’aucun soit à nommer tant tous se donnent à vif, et sans que jamais tout cela ne se dégrade en transe désordonnée, seul risque de ce genre de spectacle, s’il veut en demeurer un digne de ce nom. Irrésistible, on l’a dit, et ce n’est pas une formule. La tarentelle libère-t-elle vraiment ? Ainsi dansée et revisitée, à coup sûr !
 
Jacqueline Thuilleux
 

"Core Meu" (Mus. Antonio Castrigano / Chor. J.-C. Maillot) : Monte-Carlo, Forum Grimaldi, 28 avril 2026
 
Photo © Alice Blangero

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