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​Une interview de Pierre Fouchenneret, violoniste [Festival de La Chaise-Dieu, 18-30 août] – : « La musique de chambre s’est complètement imposée dans la pratique instrumentale des jeunes musiciens. »

 

Depuis 2023, Pierre Fouchenneret est de retour tous les ans au Festival de La Chaise-Dieu, avec ses collègues et amis Lise Berthaud et Romain Descharmes, pour encadrer les jeunes ensembles qui prennent part à Génération Chaise-Dieu, dispositif mis en place par Boris Blanco dès son arrivée à la direction du festival. Une heureuse initiative qui fait rayonner la musique dans de petites communes autour de la Chaise-Dieu au cours d’une série de concerts gratuits(tous à 18h). En amont, des masterclasses permettent à trois fervents chambristes passionnés par la pédagogie (Pierre Fouchenneret est, comme Lise Berthaud, professeur à la Haute Ecole de Musique de Genève et Romain Descharmes, à partir de la rentrée, enseignera à la HEM de Lausanne) de prodiguer leurs conseils à de jeunes collègues. Du 22 au 29 août, quatre formations, les Quatuors Sol et Våren et les Trios Jaspard-Hatzfeld-Prechal et Lenemam-Fouchenneret-Guillou en seront les heureux bénéficiaires.
Reste qu'un autre rendez-vous d’importance attend Pierre Fouchenneret, le 27 août, au 60e Festival de la Chaise-Dieu, avec l’intégrale des Sonates et Partitas de Bach à la basilique Saint-Julien de Brioude. Depuis le début de l’été, plusieurs concerts lui ont permis de se préparer à ce défi musical et instrumental.


 
 
Quelle a été l’évolution de Génération Chaise-Dieu depuis 2023 et comment concevez-vous vôtre rôle par rapport aux jeunes musiciens qui y participent ?  

Avec Lise et Romain, notre rôle de coach est d’écouter, d’aiguiller ces jeunes instrumentistes, mais il nous faut arriver à recruter de quasi-professionnels. Quant au travail que nous effectuons avec eux, plutôt que des cours magistraux, il s’agit d’un échange autour de la musique, d’une petite aide pour que sa restitution en concert soit la meilleure possible.
La première année, nous avions des participants de bon niveau, mais je pense que ces jeunes musiciens se sont passé la mot car le niveau a beaucoup progressé : des gens vraiment très forts viennent désormais nous voir. Au début, c’étaient presque des étudiants et l’année dernière Génération Chaise Dieu a par exemple bénéficié de la participation d’Elise Bertrand, une violoniste déjà très présente sur les scènes.

 

Le Trio Hatzfeld-Prechal-Jaspard © Charlotte de la Chenelière

 
« Le fait d’attirer de tels profils prouve que le pari est réussi. »
 
 
Et je note que cette année vous pourrez entre autres compter sur celle du magnifique trio formé d’Oscar Hatzfeld, Thomas Prechal et Martin Jaspard ...

Absolument. Nous attirons des jeunes qui font déjà des carrières et sont particulièrement heureux de profiter de l’expérience que La Chaise-Dieu leur offre. Le fait d’attirer de tels profils prouve que le pari est réussi.

 
Comment les œuvres sont-elles choisies. Est-ce vous, Lise et Romain qui les imposez ou les musiciens qui décident librement ?

Nous les laissons choisir, mais j’avoue que j’ai un peu aiguillé les choses s’agissant d’un des groupes : le trio où figure ma sœur Sarah, brillante violoncelliste de 27 ans qui vient de terminer ses études à la Haute Ecole de Musique de Lausanne. Elle se produira en trio avec l’une de mes élèves, Lior Leneman, un grand talent, et une altiste que je ne connais pas, Maud Guillou, qui est élève au CNSM et m’a été chaleureusement recommandée par Nicolas Bône (premier alto solo de l’Orchestre National de France ndlr).
Il me semblait intéressant d’avoir un trio à cordes parce que pour les questions de logistique on ne peut pas mettre des pianos partout. Et ce sera du surcroît le moyen de tirer un petit fil rouge Bach : je joue l’intégrale des Sonates et Partitas, Romain joue la 6e Partita (le 25 à l’auditorium Cziffra) ; j’ai donc invité les jeunes musiciens à monter les Variations Goldberg dans l’arrangement pour trio à cordes.

 

Quatuor Våren © DR

 
« Il faut lire, lire le texte, et savoir prendre le temps. Il ne faut pas attendre le conseil miracle qui va tout changer tout de suite. »

 
Vous avez affaire à des musiciens de la nouvelle génération dont une bonne vingtaine d’années vous sépare. De la position et avec l’expérience qui sont les vôtres aujourd’hui, quels vous paraissent être les atouts comme les faiblesse de ces instrumentistes par rapport à votre génération à leur âge ?

Le niveau général, particulièrement en France, est extrêmement homogène. C’est une chose que l’on n’observait pas à ce point là dans ma génération. Ils sont tous forts en fait ; ils jouent tous bien. Je les trouve plus performants que nous au même âge. Cela s’explique par les différents outils dont ils disposent : l’iPad, l’accès aux enregistrements, aux partitions. Il n’est plus nécessaire de se rendre dans un magasin de musique pour acheter une partition ; on peut y avoir accès en deux secondes. Ils sont par conséquent plus performants, plus efficaces en ce qui concerne la pratique de la musique d’ensemble et la connaissance globale des œuvres.
Il faut aussi se souvenir de ce qu’était le paysage musical il y a vingt ans. Prenons le quatuor à cordes : il y avait le Quatuor Ysaÿe et peu de choses autour ; les Ebène en étaient à leur débuts, les Modigliani sont arrivés un petit peu après. Les choses ont considérablement évolué depuis ; la musique de chambre s’est complètement imposée dans la pratique instrumentale des jeunes musiciens. Je trouve qu’ils sont beaucoup plus forts dans la pratique collective que de mon temps. Et ça se répercute aussi dans la vie des orchestres français. Pendant longtemps, ils ont été un peu décriés, mais le niveau est quand même très fort à présent.
Quant aux enregistrements, la variété des interprétations auxquelles les jeunes musiciens ont accès est assez incroyable. Grâce à cela, ils ont une très forte capacité de synthèse.

 

Concert Génération Chaise-Dieu à l'église de Félines en 2025  © floé-fcd25 

Les reproches qu’on peut leur adresser sont le pendant de ce que je viens de vous dire. Le fait de disposer de nombreux enregistrements les pousse à prendre beaucoup de raccourcis : ce que je résume souvent en classe en parlant du problème du karaoké. Quand on leur donne une pièce contemporaine, ils sont obligés de tout lire, de réfléchir au tempo, au rythme, etc. Avec une sonate, de Brahms par exemple, entendue d’innombrables fois, ils jouent sans vraiment lire la musique en profondeur – un peu comme du karaoké. Ils se transmettent des tics de jeu ; ils déforment la musique, tous à peu près dans le même sens, et de plus en plus, sans y prêter attention.
Quant à moi, j’aime lire la musique, j’aime la restituer avec le plus de fidélité possible. J’attire mes élèves sur les indications que les compositeurs ont pris soin de noter. Il faut lire, lire le texte, et savoir prendre le temps. Il ne faut pas attendre le conseil miracle qui va tout changer tout de suite. Et il faut amener ces jeunes à avoir confiance en leur personnalité pour comprendre qu’il ne leur est pas nécessaire d’inventer, de tordre le texte pour se distinguer d’un autre musicien qui, avec sa personnalité propre, fera de toute façon quelque chose de différent.
 
Comment se passent les choses à La Chaise-Dieu, entres les masterclasses et les concerts ?

C’est justement l’un des aspects les plus intéressants. Les musiciens vont jouer, puis nous parlent de leur expérience. Pas nécessairement en cours d’ailleurs, ce peut être lors d’une rencontre informelle après le concert quand ils reviennent à la Chaise-Dieu. On discute : comment ça s’est passé, les choses qui ont été expérimentées ont-elles fonctionné ou pas, et pourquoi ? Ce feedback est très important – et particulièrement stimulant – dans le fonctionnement de Génération Chaise-Dieu.

D’autant qu’avec Romain et Lise, vous travaillez avec des collègues que vous connaissez très bien ...

Je joue avec eux depuis je suis né ! Je connais Lise depuis mes 14 ans et nous jouons ensemble depuis ce moment. Quant à Romain, cela fait très longtemps aussi que nous nous connaissons et que nous partageons la scène. On a même pas besoin de se parler parfois ; on se met à crier la même chose, en même temps ! Nous pensons la musique de façon très proche. En nous entendant, les étudiants se disent : ils pensent vraiment la même chose. Cela donne du poids à ce que nous exprimons. Imaginez le résultat quand nous nous y mettons à trois ...

 

© Vincent Jolfre

 
"L’évolution tonale des Sonates et Partitas est vraiment belle à vivre en concert, parce que la musique se transforme peu à peu, du plus sombre au plus lumineux."

 
Le Festival de la Chaise-Dieu est un rendez-vous doublement important pour vous cette année puisque, en plus de votre implication dans Génération Chaise-Dieu, vous donner les Sonates et Partitas de Bach, le 27 août, à la Basilique Saint-Julien de Brioude. Que représente cette intégrale pour vous ?

Les Sonates et Partitas sont mon fil rouge de l’été. J’ai eu l’occasion de les jouer en divers endroits, mais de façon partielle ou en plusieurs concerts, jamais en un seul. Boris Blanco m’a proposé de me lancer dans une intégrale.
Les Sonates et Partitas sont un cycle en fait ; je les perçois comme une seule et même œuvre. Prenez l’évolution tonale : on commence en sol mineur, tonalité très abattue, très résignée, pour terminer dans le mi majeur de la 3Partita, tonalité extrêmement ensoleillée, claire, lumineuse. Et je crois que Bach, avec ce ré majeur de la Chaconne, qui intervient à peu près au nombre d’or du cahier, au deux tiers, avec le rayon de lumière qui apparaît là, signifie qu'à ses yeux, le labeur c’est ce qu’il fait sur terre et que la mort va être une libération. Et il se libère en mi majeur et conclut le BWV 1006 par une gigue qui danse avec les anges. Cette évolution tonale est vraiment belle à vivre en concert, parce que la musique se transforme peu à peu, du plus sombre au plus lumineux. Ce n’est pas forcément une chose qu’on ressent quand on joue les Sonates et Partitas en pièces détachées.
Les interpréter dans leur continuité – avec seulement une longue pause au milieu du concert – est une expérience incroyable, qui relève de la transe et nous élève au-dessus de ce que nous sommes. Je suis heureux d’avoir pu fréquenter ces œuvres depuis le début de l’été car, par-delà la dimension spirituelle, il y a une dimension instrumentale, technique qui est assez délirante. Par certains aspects, c’est au moins aussi difficile que de faire les 24 Caprices de Paganini. C’est techniquement très riche et très exigeant physiquement.

Propos recueillis par Alain Cochard, le 24 juillet 2026
 

 
60e Festival de La Chaise-Dieu : www.chaise-dieu.com/programmation
Génération Chaise-Dieu
Concerts (à 18h) du 22 au 29 août 2026
www.chaise-dieu.com/les-concerts-de-generation-chaise-dieu/
 
Bach : Intégrale des Sonates et Partitas par Pierre Fouchenneret
27 août 2026 – 16h
Brioude – Basilique Saint-Julien
 
Photo © Vincent Jolfre

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