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Paris - Compte-rendu : Katerina Ismaïlova au Châtelet, les noirceurs de l’âme russe

En un temps où le retour aux sources et autres versions originales font la loi au royaume de la musique, il faut saluer le courage de Radio France et du Châtelet d’avoir osé afficher la seconde version de la fameuse Lady Macbeth de Mzensk écrite par Chostakovitch plus d’un quart de siècle après son interdiction par Staline en 1936. C’est ainsi que le jeune, mais extraordinaire chef russe Tugan Sokhiev, nouveau patron de l’Orchestre de Toulouse, a dirigé, les 8 et 10 mars, en version de concert Katerina Ismaïlova donnée en 1963 à Moscou. On saluera donc d’abord la magnifique prestation des musiciens d’un Orchestre National de France plus russe que nature, conjuguant la virtuosité de ses solistes et l’esprit d’équipe qui fonde les grandes phalanges.

C’est à Sokhiev qu’on doit les couleurs, le style rigoureux, la poésie des interludes tchaïkovskiens, la rage des passions déchaînées et les envolées rythmiques : la griffe des disciples de Mravinsky à Saint Petersbourg, de Gergiev à Jurovsky en passant par Mariss Jansons. Au point qu’on a tellement imaginé grâce à la musique les jeux de scène que jamais cette exécution en oratorio ne nous a frustrés. Bel effort des Chœurs de Radio France, plus abouti sans doute du côté des hommes que des dames.

Quant à la distribution choisie avec un soin remarquable jusque dans les plus petits rôles, elle était russe à une seule exception, mais de taille avec l’admirable soprano norvégienne Solveig Kringelborn (photo). Elle est l’incarnation même du rôle titre ! Moins sauvage, moins moderne par son langage musical que dans la version originale, plus romantique, plus Tatiana d’Oneguine que Marie de Wozzeck, mais pas moins sensuelle : le feu sous la glace de la censure soviétique ! C’est au point qu’au sortir de cette longue, mais passionnante soirée, on avait la tête à l’envers, ne sachant plus si l’on préférait la première mouture ou la seconde…

Preuve d’un évident succès arraché par la soliste et le chef. Mais les deux principaux ténors, l’amant et le cocu, dans l’ordre Evgeny Akimov et Vladimir Grishko, comme le père la basse Alexei Tanovitzki, Boris digne du tsar éponyme, sont au diapason de Katerina. Une plongée dans les noirceurs de l’âme russe.

Jacques Doucelin

Théâtre du Châtelet, le 8 mars 2007.

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Photo : DR
 

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