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Paavo Järvi, Sol Gabetta et l’Orchestre de Paris à la Philharmonie – Trois visions du monde – Compte rendu

Les créations françaises, ou parfois mondiales, suscitent toujours une attention particulière. C’est le moment où se dévoile la nouveauté, de plus en plus souvent annoncée à grand renfort de concepts alambiqués. Mais avec l’Estonienne Helena Tulve (née en 1972) et sa pièce Wand’ring Bark (2024), point de schème assommant. Une idée – une barque glissant sur l’eau –, quelques inspirations – le Sonnet 116 de Shakespeare ou des peintures d’Odilon Redon – et une maîtrise stupéfiante du mariage des timbres.

Paavo Järvi et sa compatriote Helena Tulve © Cordula Treml
Certes l’esthétique, qui fonctionne à l’esquisse, n’a rien de nouveau, encore moins de révolutionnaire dans le contexte d’une création musicale contemporaine préférant la suggestion et l’évocation à la description directement incarnée.
La vision que propose Helena Tulve n’en reste pas moins éloquente, inspirée et profondément vivante. D’un seul tenant, la pièce consiste en un ensemble compact et mouvant d’où jaillissent les sonorités égarées de la flûte, du marimba, de la harpe,de la clarinette basse… D’une tranquillité bercée d’incertitude, Ward’ring Bark obtient de l’Orchestre de Paris toute son expressivité et s’achève dans une atmosphère métallique, cuivrée. Grisante.

© Cordula Treml
Un regard douloureux vers le passé
Pierre angulaire du répertoire que le Concerto pour violoncelle d’Elgar. Cri de désespoir d’un compositeur touché en plein cœur par les désastres de la Première Guerre mondiale, l’ouvrage exploite les profondeurs du timbre de l’instrument dans une inépuisable mélodie. Il trouve en Sol Gabetta et l’Orchestre de Paris deux interprètes diablement séduisants, mais qui n’ont pas su accorder leurs intentions. Le violoncelle de la soliste argentine, ample et profond, d’une puissance viscérale, regarde douloureusement vers le passé avec un démanché glissant et plaintif. L’orchestre quant à lui, s’en tient à une émotion en demi-teinte, brillant de subtilité mais frustrant de contenance dans les tuttis. À la mesure de toute chose ne se substitue pas un soupçon de palpitation… On aurait attendu de Paavo Järvi qu’il unisse davantage la phalange à la soliste (en veillant notamment à la verticalité dans les pizzicati), et aiguise les reliefs de la partition. Heureusement, l’équilibre des nuances est parfaitement maîtrisé et l’on profite pleinement du lyrisme du violoncelle dans l’Adagio central, et de l’écriture intraitable du finale.
Entre malice et inquiétude
Le Concerto pour orchestre de Béla Bartók referme le programme dans une dualité saisissante entre malice et inquiétude. Paavo Järvi, la main sur le cœur ou un franc sourire aux lèvres, exalte les contrastes et les volte-faces d’une œuvre écrite dans un profond moment d’angoisse pour le musicien hongrois – la Seconde Guerre mondiale faisait rage, et Bartók luttait contre la leucémie qui devait bientôt l’emporter. De construction symétrique – quatre mouvements de part et d’autre d’un volet central élégiaque et fantomatique –, le Concerto pour orchestre semble poser une question : qu’en sera-t-il de l’avenir ? L’incertitude se mêle à une volonté éclatante de vie, que servent les timbres généreux et sans emphase des vents de l’Orchestre de Paris. Après une Introduzione ciselée, le Giuoco delle coppie offre un subtil mélange de jeu et d’amertume, très bien rendu. Paavo Järvi s’illustre dans l’art du traitement des conclusions énigmatiques avec l’Elegia, d’une douceur absolue. Vient ensuite un Intermezzo interrotto, captivant, puis le virtuose Finale, particulièrement endiablé et précis. Un épisode conclusif où l’on trouve une référence discrète au folklore, signe évident de l’attachement profond du compositeur à une patrie désormais lointaine et meurtrie.
Antoine Sibelle

Paris, Philharmonie, 18 février 2026
Photo © Cordula Treml
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