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Lucia di Lammermoor selon Simon Delétang à Nantes [jusqu’au 17 avril ; Massy, 22 & 24 mai, Compiègne, 30 mai] – Le Walter Scott nouveau est arrivé – Compte rendu

Certes, en 1835, quand Donizetti présenta sa propre mise en musique d’un livret inspiré d’un roman de Walter Scott, c’était dans une esthétique radicalement différente de celle de son illustre prédécesseur Rossini, qu’il avait imité à ses débuts. Lucia di Lammermoor appartenait clairement à une autre époque de l’opéra. Puis les décennies se sont écoulées, et il a fallu, dans les années 1950, dégager Donizetti de toutes les mauvaises traditions accumulées. Mais voici qu’une nouvelle renaissance s’annonce peut-être, notamment grâce aux efforts du festival de Bergame, qui révèle chaque année des visages insoupçonnés du compositeur.

 

Laura Ulloa (Lucia) & Andrés Aguledo (Edgardo) © Laurent Guizard

Traitement de choc

Et si le Donizetti présenté cette saison par Angers Nantes Opéra (et d'autres institutions) est neuf, c’est surtout parce qu’il s’appuie, pour la première fois en France, sur une édition critique récemment publiée par Ricordi. Il faut remercier le jeune chef Jakob Lehmann d’avoir voulu imposer une vision renouvelée de Lucia, notamment grâce à des tempos qui, s’ils fouettent les mouvements rapides, n’en ménagent pas moins de vrais contrastes avec les moments de lenteur nécessaire. L’Orchestre National des Pays de la Loire le suit sans faillir dans cette démarche, mais le traitement de choc bénéficie aussi aux ensembles et aux chœurs : sur ces rythmes haletants, le chœur de chambre Mélisme(s) traduit à merveille les affects de l’entourage qui commente l’action, avec une vraie allégresse lors des noces, par exemple.

 

Jakob Lehmann © Sercan Sevindik

 
Une scénographie monumentale et transformable
 
La nouveauté vient aussi de ce que Simon Delétang réalise pour l’occasion sa toute première mise en scène d’opéra, sobre et respectueuse du livret, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle manque d’inspiration. Les premières scènes restituent ces brumes écossaises sur lesquelles la partition ne s’attarde guère, et la scénographie, également due au metteur en scène, est à la fois monumentale et transformable, pour suggérer les différents lieux de l’intrigue. Les costumes de Pauline Kieffer transposent l’action vers un temps beaucoup plus proche de la nôtre, non sans lorgner vers d’autres époques : les fiançailles de Lucia voient les protagonistes revêtir des tenues élisabéthaines, et pour sa toute première apparition, l’héroïne porte une robe qui n’aurait pas choqué en 1835. Même si le proverbe « Amor Vincit Omnia » inscrit au sommet d’un mur reste bien illusoire, puisque les amoureux meurent sans être réunis, Lucia est ici d’emblée bien moins passive qu’elle ne l’est souvent, la direction d’acteur renforçant sa détermination, que souligne aussi la référence du décor à Caravage, qui l’assimile à Judith, l’une des « femmes fortes » de l’Ancien Testament.

 

© Laurent Guizard

 

Une distribution de bout en bout exemplaire

Les voix, enfin, sont nouvelles, elles aussi, pour la plupart, et la distribution est soignée jusque dans les plus petits rôles. Pour les quelques répliques que Donizetti lui concède, Sophie Belloir impose une Alisa à la forte personnalité, tout comme Jean Miannay, un peu plus sollicité en Normanno. Associé à un moment presque comique, l’Arturo de Carlos Natale n’en reste pas moins délicat et comme élégiaque. Stavros Mantis a tout pour être un excellent Enrico mais, en cette première nantaise, il est hélas souffrant (on craint à la fin du premier tableau qu’il soit obligé d’arrêter, mais le baryton a courageusement choisi d’aller jusqu’au bout de la représentation). Révélation avec le Raimondo de Mathieu Gourlet, superbe vraie basse, qui se montre tout à fait à l’aise dans ce répertoire romantique où il fait ses premiers pas. Andrés Aguledo, jeune ténor colombien formé au CNSM de Paris, prête à Edgardo un timbre ensoleillé et porteur d’émotion. Quant à la Cubaine Laura Ulloa (photo), elle campe une Lucia dotée de toute la virtuosité attendue, dialoguant sans peine avec l’harmonica de verre dans la scène de la folie, non sans développer les diverses facettes psychologiques de l’héroïne.
 
Laurent Bury
 

Donizetti : Lucia di LammermoorNantes, Théâtre Graslin, 12 avril 2026 ; prochaines représentations les 14, 15 & 17 avril 2026. Reprises à Massy les 22 et 24 mai, à Compiègne le 30 mai, et à Reims les 11 et 13 décembre 2026 // www.angers-nantes-opera.com/accueil/lucia-di-lammermoor
 
Opéra de Massy orchestredemassy.com/touslesconcerts/lucia-di-lammermoor/

Théâtre Impérial de Compiègne : www.theatresdecompiegne.com/lucia-di-lammermoor-603

Photo © Laurent Guizard

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