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Le Vaisseau fantôme selon Marie-Eve Signeyrole à l’Opéra de Rouen [jusqu'au 3 févr.] – Passation de ciré – Compte rendu

 

A l’issue de cette représentation, personne n’est bien certain d’avoir compris le sens exact de la transposition que Marie-Ève Signeyrole propose du mythe du Hollandais volant, mais peu importe, après tout. Nous avons vu un drame de la mer, avec des échos renvoyant à notre monde contemporain, sans que la dimension fantastique soit évacuée, puisque l’on devine que ce capitaine dont le visage disparaît sous la capuche de son ciré, façon Assassin’s Creed, est une fonction plus qu’une personne : dans les derniers instants, Daland hérite dudit ciré, qu’un troisième individu encore portait durant la pantomime de l’ouverture, censée se dérouler vingt-huit ans avant l’action principale. Le rôle de passeur – de migrants ou d’âmes, au choix – se transmet ainsi d’un individu à l’autre, et si l’équipage de morts vivants est ici absent, il est remplacé par un petit groupe d’étrangers qui, après avoir été dépouillés de leurs biens, sont « accueillis » avec plus ou moins d’hostilité par les habitants du port.

 

© Caroline Doutre

 
Souffle théâtral

Peu importe qui est exactement le Hollandais (faisait-il partie du premier groupe de boat people, comme une image en possible flash-back le laisse penser?), l’essentiel reste que cette production est animée d’un souffle théâtral trop rare sur les scènes d’opéra. Oh, les costumes ne sont pas spécialement jolis : les hommes sont des marins d’aujourd’hui, et les femmes font le ménage en attendant leur retour, avant de s’habiller de blanc et de se couronner de fleurs pour la fête-beuverie finale. Le cadre ne fait pas dans le mignon non plus, et c’est tant mieux : Fabien Teigné a conçu une fois de plus un décor à transformation, mais sans rien d’ostentatoire, qui se métamorphose de navire en maison puis en vaste esplanade, l’élément liquide n’étant jamais loin, notamment dans ce miroir d’eau à l’avant du plateau, qui fait office de portrait du Hollandais et où l’on patauge allègrement. Pendant ces deux heures vingt – l’œuvre est donnée dans sa version sans entracte, comme c’est de plus en plus souvent le cas – l’attention du spectateur est captivée par tout ce qui se passe sur scène, et peut-être faudrait-il même assister à une deuxième représentation pour être sûr d’avoir tout saisi.

 

© Caroline Doutre

 
Une distribution à la hauteur de la partition
 
Evidemment, cette théâtralité intense a parfois de menus inconvénients, mais Ben Glassberg, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen, ne semble pas s’offusquer des cris qui viennent ponctuer l’ouverture, pendant laquelle se joue un drame en mer avec noyades et naufrage. La partition n’en est pas moins glorieusement interprétée dans la fosse, et le Choeur accentus / Opéra Normandie Rouen livre une prestation éclatante, sur le plan musical autant que théâtral. Faut-il mettre sur le compte du théâtre l’étrange interprétation de l’air du Pilote ? L’idée qu’il s’agisse d’un chant d’ivrogne est scéniquement intéressante, mais on regrette qu’elle autorise Julian Hubbard à escamoter les aigus du refrain. Par chance, c’est la seule licence qu’on déplorera, tout le reste de la distribution se montrant en tous points à la hauteur des exigences de la partition.

 

© Caroline Doutre
 

Prise de rôle réussie pour Alexandre Duhamel

 
 Héloïse Mas est une Mary de grand luxe, dont on regrette qu’elle n’ait pas plus à chanter tant elle confère de présence à chacune de ses interventions. Erik n’est qu’un pleutre qui manie un peu trop volontiers le fusil, mais l’incarnation héroïque et vibrante de Robert Lewis fait de lui un authentique protagoniste et, vocalement du moins, un rival de taille pour le Hollandais. Somptueux Daland, Grigory Shkarupa fait valoir une voix au brillant presque inattendu pour un rôle parfois confié à des basses à bout de souffle, mais l’on ne s’en plaindra surtout pas. Silja Aalto est une admirable Senta, le timbre clair de la soprano préservant le côté juvénile du personnage, sans rien de tranchant toutefois, et avec une vaillance qui correspond à son caractère volontaire : rien de soumis dans son sacrifice par amour. Alexandre Duhamel, enfin, convainc totalement dans sa prise de rôle, avec une densité de graves dès ses premiers mots, une éloquence de tous les instants et un engagement dramatique qui reflète la complexité du héros. On attend désormais d’autres incursions wagnériennes et l’on se réjouit que nos compatriotes reconquièrent enfin un répertoire où leurs aînés se distinguèrent autrefois, y compris sur la Colline sacrée…
 
Laurent Bury
 

Wagner :  Der fliegende Holländer – Rouen, Opéra, 27 janvier ; prochaines représentations les 30 janvier, 1er & 3 février 2026 // www.operaorchestrenormandierouen.fr/programmation/le-vaisseau-fantome/
 

Photo © Caroline Doutre

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