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Le Parc d’Angelin Preljocaj au Palais Garnier [jusqu’au 25 fév.] – Fièvres d’une nuit d’été – Compte rendu

 

 

Un moment de danse précieux entre tous que ce Parc, créé en 1994 pour la troupe de l’Opéra de Paris, par un Angelin Preljocaj qui commençait son éblouissante carrière : le ballet d’une heure quarante montre aujourd’hui que ses floraisons croissent de plus belle.
Un moment précieux, donc, non seulement parce que les lumières de Jacques Chatelet sont finement enveloppantes et aussi doucement rêveuses que celles d’un Watteau, non parce que Mozart et son évidente ambiguïté en sont le soubassement bouleversant, non parce que certains costumes, signés Hervé Pierre, éblouissent, non parce que la technique des danseurs de l’Opéra est ici à son apogée : mais parce que la chorégraphie fait parcourir la distance  qui va de la badinerie, du marivaudage façon Carte du tendre, des approches amoureuses mignardes ou affectées à l’essentiel de l’amour. Un retour à Adam et Eve, à la force brute de l’attraction, à la redécouverte de l’unicité, à la pureté de la foudre. On passe des manchettes en dentelles et de leur falbala maniéré au glorieux poignard de l’essentiel.

 

Germain Louvet & Hannah O’Neill © Helena Buckley

 
La force d’un tracé 
 
Même si l’œuvre tâtonne un peu, à son début, avec ses quatre jardiniers en tenues de travail, marquant les points cardinaux de nos affects, la composition montre très vite sa force et son étrange nature : laquelle marie gestes géométriques, syncopés, presque à l’égyptienne, pour mieux s’inscrire dans l’espace, et ondoyante sensualité, avec des coups de patte félins, approches miaulantes, feintes sophistiquées, jusqu’à ce que le baiser final, acmé du ballet et moment clef dans l’histoire de la danse, ne dépouille  les faux semblants en un tournoiement radical.
 
Mélange de styles
 
 Pour cette pièce où les nouvelles gestiques d’une danse contemporaine qui livre des vibrations organiques se marient avec la perfection de lignes de la technique classique, Preljocaj a fait alterner scènes piquantes où les protagonistes, en pourpoints délicats, se frôlent, se provoquent, se rejoignent en des échanges galants,  et tableaux poétiques, lorsque les robes à panier se font tuniques de jeunes filles sorties de quelque Songe d’une nuit d’été. On sourit aux cabrioles, on s’émerveille de la souplesse des cambrés, de l’utilisation si vivante de l’espace, cadré par d’étonnants poteaux, dessinés par Thierry Leproust, qui permettent les jeux de cache-cache.
 

Hannah O’Neill © Helena Buckley

Une interprétation inspirée
 
Et l’on se réjouit de la symbiose établie entre les desiderata du chorégraphe, aussi violent que raffiné, et les danseurs de l’Opéra, sans doute aujourd’hui mieux à même de suivre sa pensée qu’il y a trente ans. Certes, ils continuent, fort heureusement, de danser la Fille mal gardée ou le Lac des cygnes, ils passent aussi par les dérives que des créateurs d’aujourd’hui font subir au public, sinon à eux, mais là, ils trouvent moyen d’allier leur héritage à la profondeur et à la classe d’une démarche qui va bien plus loin que l’esthétique mais cherche la vérité du mouvement autant que sa perfection. Et ils la trouvent, portés par quelques-uns des plus beaux accents mozartiens, bien plus que dans les bruitages de Goran Vejvoda dont Preljocaj a entremêlés ces extraits classiques : sons lourds, grinçants, et sans doute censés évoquer quelque monde basique, au-delà de l’humain.

 

© Agathe Poupeney 

 
La magie des étoiles
 
Enfin, plus encore, on découvre que nous avons enfin des étoiles masculines, qui ne sont pas seulement le parfait Guillaume Diop ou le vigoureux Hugo Marchand, mais un Germain Louvet (photo), vertigineux : le danseur, qui n’est plus tout jeune, montre qu’on ne devient pas forcément étoile le jour de sa nomination (intervenue en décembre 2016) mais qu’on y parvient. On l’avait d’ailleurs déjà récemment remarqué. Est-ce le résultat d’un travail intense, d’une maturation humaine et artistique, d’une entente profonde avec un créateur qui a su faire ressortir sa dimension, mais on ne sait quoi de plus admirer, de la perfection des sauts, giclant sans perdre une miette de leur en dehors et de leur équilibre suspendu, du romantisme émanant de son profil noyé sous l’émotion, de sa raideur expressive lorsqu’il se contient, de sa fougue lorsqu’il enveloppe sa bienaimée ? Une silhouette s’impose, une âme s’expose. Un vrai régal que de voir l’avancée d’un artiste qui a pris son temps pour se révéler.
 
Ajouter qu’en face de lui Hannah O’Neill (photo) est ici un enchantement est une banalité : qu’elle ondule gracile comme un filigrane, qu’elle trace son parcours dans une somptueuse robe rouge, qu’elle se laisse balancer comme une algue par les quatre compères jardiniers, noyée d’abandon et de sommeil avant l’éveil définitif, telle une Titania, qu’elle se suspende au cou de son partenaire, pour le célèbre baiser, elle fascine, comme tracée d’un pinceau japonais que le vent va animer, la transformant en torche amoureuse.

 

Zoe Zeinodi © crescendiartists

 
Alliance des maîtres 
 
Et Mozart, chance supplémentaire, a trouvé ici une baguette à sa mesure, avec la direction délicate et joyeusement grisante de la Grecque Zoé Zeniodi, directrice musicale et cheffe principale de l’Orchestre philharmonique de Buenos Aires, qui a su faire chatoyer l’Orchestre de chambre de Paris. Une cheffe que l’on connaît peu, et que l’on espère fortement revoir.
Depuis trente-deux ans, le brillant créateur qu’était déjà Preljocaj a fait bien du chemin, ce qui l’a conduit sous la Coupole, Mais il était déjà parfaitement lui-même dans ce Parc, où il transcende l’académisme, et convoque des muses endormies. Grâce à cette pièce maîtresse, adaptée par le créateur aux mesures d’une autre génération d’interprètes, un sang neuf irrigue la troupe et évite les redites d’une consanguinité classique trop convenue …
 
Jacqueline Thuilleux
 

Le Parc (chor. A. Preljocaj / mus. Mozart/ G. Vejvoda) Palais Garnier, 3 février ; prochaines représentations les 5, 7, 8, 10, 11, 13, 14, 16, 17, 19, 20, 22, 23 & 25 février 2026 / www.operadeparis.fr/saison-25-26/ballet/le-parc
 
Photo © Helena Buckley

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