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Recréation de Spartaco de Giuseppe Porsile au Barockfest de Trondheim – Un Napolitain révélé à la lumière du Nord

La figure de Spartacus n’a, semble-t-il, guère inspiré les compositeurs d’opéra. Giuseppe Porsile (1680-1750), aujourd’hui largement oublié, est ainsi l’un des rares à en faire le héros de l’un des ouvrages : son Spartaco, que le Barockfest de Trondheim donne à réentendre pour la première fois pile trois siècles après sa création à la cour de Vienne. Pour autant, n’imaginons pas trop vite un spectacle hollywoodien avant l’heure : dès le premier des trois actes, le Spartacus de Porsile n’est déjà plus le gladiateur que campait Kirk Douglas dans le film de Stanley Kubrick ; c’est en tyran que l’ancien esclave exerce le pouvoir dans la ville assiégée de Capoue. Présenter Spartaco en version de concert, comme le fait ici le chef Martin Wåhlberg, également directeur artistique du festival, n’en atténue en rien les effets. Au contraire, cela invite à se se concentrer sur la musique de Porsile, qui s’appuie sur un livret où Giovanni Claudio Pasquini entrecroise très habilement intrigues amoureuses et de pouvoir, tragédie et bouffonnerie. De même, il n’y a pas lieu de s’offusquer des coupes opérées – pour certaines assez tardivement durant les répétitions – dans les récitatifs ni de limiter l’usage de l’aria da capo : le résultat est une dramaturgie dynamique, sans temps faible, qui souligne la qualité d’écriture de Porsile.

Martin Wahlberg © Arne Hauge
Des airs bien taillés
Les airs du rôle-titre sont particulièrement bien taillés. Exploitant un large registre, ils font de Spartaco un portait complexe, passant d’un même mouvement du martial à l’élégiaque. Écrit sur mesure pour Francesco Borosini, qui a accompagné les succès londoniens de Haendel, le rôle est ici endossé par le jeune ténor italien Luigi Morassi. Haute stature, voix solidement posée, il n’a aucun mal à imposer son Spartacus avec, au fil des airs, des ornementations qui se feront de plus en plus souples et précises. Sophie Junker (photo à dr.) hérite du second rôle le plus complexe, celui de la captive Vetturia qui refuse avec un mélange de force et de douceur les avances de Spartaco, tout en cherchant à protéger Licinio, son amant, noble romain qu’elle découvre infiltré au sein des rangs du tyran. Leur duo au cœur de l’acte II, est l’un des moments forts de l’opéra – et Martin Wåhlberg a très judicieusement placé l’entracte après cet acmé. La soprano, dont le phrasé impeccable fait mouche tant dans les airs que dans les récitatifs – très expressifs chez Porsile –, s’accorde ici parfaitement à la voix de la mezzo Dara Savinova (photo à g.), elle aussi excellente, et qui à chaque intervention propose un chant aux contours soigneusement tracés.

Luigi Morassi & Natalie Pérez © Arne Hauge
Irruption de la comédie
L’intérêt de l’opéra réside aussi dans les rôles secondaires, personnages plus rectilignes mais dotés eux aussi d’airs très travaillés : ainsi de Gianisbe, fille de Spartaco qui la promet à Licinio. La mezzo sicilienne Josè Maria Lo Monaco éclaire de grâce mélancolique cette figure de l’amante fidèle, presque romantique (aria « Non temer, che a te pens’io » à l’axte II), non sans laisser transparaître une grande force de caractère. Gianisbe aime Popilio, dont la noblesse et la tendresse sont parfaitement rendus par la contralto Anthea Pichanick. Surtout, les rôles de Rodope, épouse de Spartaco, et de Trasone, son serviteur (une sorte de Leporello, ironie mordante comprise), apportent une dimension comique où Porsile se montre particulièrement à son aise. Il faut dire qu’avec la tempétueuse Natalie Pérez, mezzo tout feu tout flamme et pourtant d’une rectitude vocale irréprochable, et le truculent baryton-basse Håvard Stensvold, les deux personnages brûlent littéralement les planches ; leur duo du « schiaffo » (la gifle) à la fin de l’acte II déclenchera irrésistiblement le rire de tout le public.

Sophie Junker, Martin Whalberg, Orkester Nord © Arne Hauge
Une redécouverte qui tient ses promesses
Durant près de trois heures, Martin Wåhlberg conserve à l’ouvrage tout son ressort. S’appuyant sur les cordes de son Orkester Nord, très précises et capables d’installer, d’une simple impulsion, la tension et l’atmosphère de chaque scène, le chef norvégien impose sa direction à la fois fluide en engagée. Il met ainsi en valeur l’écriture très variée de Porsile, ainsi que des choix d’orchestration qui ajoutent aux couleurs prodiguées par les voix. Ainsi des interventions du basson qui accompagne merveilleusement certains des plus beaux airs de Spartaco (« Questo mondo è fatto a scale », acte III) ou de la spectaculaire apparition de la trompette (quelle virtuosité sur une trompette naturelle !) pour le dernier air de Licinio (« O sanno i Ribelli »), juste avant le chœur final.
Cette redécouverte tient donc toutes ses promesses et s’apprête à se révéler à d’autres publics – en tournée et, on l’espère, à travers un prochain enregistrement. Avec quelques assouplissements dans les transitions de scène et quelques adaptations dans la disposition de l’orchestre (les chalumeaux – hautbois, flûte et clarinette – ont mis un peu de temps à s’intégrer pleinement au son de l’ensemble), on peut gager que ce Spartaco, porté avec un tel enthousiasme, va donner à plus d’un l’envie de se pencher sur la musique de Giuseppe Porsile.
Jean-Guillaume Lebrun

Trondheim (Norvège), Frimurelogen – 29 janvier 2026
Photo © Arne Hauge
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