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​La fratrie Tchalik, de Reynaldo Hahn et Thierry Escaich [Paris, 21 avril] – Fidélités

 
Six ans : il aura fallu être patient, mais la récompense est à la mesure de la curiosité avec laquelle on attendait le second volume de la musique de chambre de Reynaldo Hahn (1874-1947) par la fratrie Tchalik.(1) L’entreprise a on s’en souvient commencé par un disque réunissant le Quintette avec piano et les deux quatuors à cordes, pleine réussite que l’on n’avait pas manqué de saluer ici.(2) Hahn, compositeur que les snobs et les forcenés du progressisme en art ont longtemps tenu pour un auteur mineur, mais dont on prend enfin la pleine dimension. Ce grâce au travail d’interprètes de grande qualité tels que les Tchalik, mais aussi celui de chercheurs et musicologues, Philippe Blay au premier rang – tous portés par l’élan, si bénéfique pour le répertoire français, suscité par le Palazzetto Bru Zane. On doit ainsi à Philippe Blay une désormais incontournable monographie (Fayard) et, non moins précieuse, une édition du « Journal – 1890-1945 » de Hahn (Gallimard), document indispensable à la compréhension de son univers esthétique et de la rupture que constitua la Première Guerre Mondiale dans son parcours. (3)

 

© DR

 
Charme amer
 
C’est d’ailleurs grâce aux recherches de Philippe Blay – encouragé par Mme Eva de Vengoechea, petite-nièce du compositeur – qu’un certains nombres d’inédits ont été découverts et peuvent être présentés, en premier enregistrement, dans un volume II qui fait appel à des effectifs divers, du piano solo (bonne idée que d’avoir inclus les Portraits de peintres d’après les poèmes de Proust) au quintette avec piano.
Connu, mais trop rarement donné, le Quatuor avec piano forme le cœur de l’enregistrement. De trois ans antérieur à la mort du compositeur, c’est l’une de ses plus hautes réalisations chambriste et les interprètes, dans un équilibre souverain, savent y traduire « le charme amer des choses qui vont finir », pour reprendre le mot de Rodenbach.
Vrai bonheur aussi que le Soliloque pour alto et piano (écrit pour le Conservatoire en 1937, mais sans rien d'une banale pièce de concours) dont Sarah et Dania Tchalik saisissent la poésie rêveuse puis dansante. À l’archet de Louise Tchalik revient le prenant Nocturne pour violon de 1906, aussi finement accompagné par un pianiste que l’on retrouve donc dans les Portraits de peintres, très réussis et pensés de manière moins évaporée que cela est parfois le cas.

 

 
Lyrisme généreux

 
Quant au reste de l’album, il est constitué de premiers enregistrements. Difficile de résister au lyrisme généreux du Trio inachevé en fa majeur (1895-1897) – un seul mouvement, de douze minutes tout de même – dont la composition s’interrompit avec celle de la liaison entre le musicien et Proust.
Vrai délice que le Petit nocturne pour violon et piano, sous l’archet de Louise Tchalik, pièce de 1889 qui ramène aux tout débuts de Hahn. On trouve un autre témoignage de cette période avec les Quatre réalisations pour les concours d’harmonie du Conservatoire de Paris de 1891 et 1892 que les Tchalik restituent au quatuor à cordes. Une curiosité certes, mais ... comme Lavignac avait raison de saluer « l’imagination et l’élégance naturelle des formes » de son élève !

Portrait-charge d’Erik Satie
 
Un élève qui ne manquait pas d’humour. On le mesure avec le Carnaval des vieilles poules, une brève et impertinente pièce de 1891 en forme de portrait-charge d’Erik Satie – que Hahn ne tenait pas en très haute estime, la chose n’a rien d’un secret. « Un ignorant émouvant qui veut faire croire qu’il est d’avant-garde », moquait-il. On n'oublie pas que ce Carnaval a été révélé en concert à la BnF par des membres des Frivolités parisiennes (4), ensemble qui a beaucoup fait pour Reynaldo Hahn, avec en particulier le premier enregistrement mondial du ballet Le Dieu bleu.(5)
Dernier inédit, en rien anecdotique, l’Andante et Allegro pour violoncelle et piano (dont on situe la composition durant la Seconde Guerre Mondiale) enrichit le répertoire de violoncelle d’un très beau diptyque dont l’archet de Marc Tchalik restitue la poésie automnale du premier volet aussi irrésistiblement que l’heureuse virtuosité du second.

 

Thierry Escaich © Louis Nespoulos
 
 
Enfin à Paris !
 
Fidèle à la musique de Reynaldo Hahn, la fratrie Tchalik l’est aussi, depuis très longtemps, à celle de Thierry Escaich, compositeur auquel les instrumentistes ont consacré un bel album intitulé Short Stories (2019).
On retrouvera le Quatuor Tchalik et le compositeur et organiste, le 21 avril, à l’auditorium de Radio France pour entendre enfin à Paris, un programme que les musiciens ont créé en 2022 à la Philharmonie de Cologne et qui a été repris en plusieurs lieux depuis. Autour de la pièce pour orgue et quatuor Prana d’Escaich, on trouvera diverses transcriptions pour orgue et quatuor de pages de Mozart et de Saint-Saëns (de la main de Dania Tchalik), mais aussi la reconstitution par Emmanuel Pélaprat du Sanctus et Pastorale de l’Allemand Sigfrid Karg-Elert (1877-1933) et un Tema con variazioni pour quatuor de Mendelssohn. Autant de pièces entre lesquelles Thierry Escaich aura toute liberté de déployer son art d’improvisateur.
 
Alain Cochard

 

 
(1) 1CD Alkonost ALK 011

(2) www.concertclassic.com/article/le-disque-de-la-semaine-le-quatuor-tchalik-interprete-reynaldo-hahn-compte-rendu
 
(3) www.concertclassic.com/article/journal-1890-1945-de-reynaldo-hahn-gallimardbnf-reynaldo-et-sarah-la-sublime-compte-rendu
 
(4) www.concertclassic.com/article/reynaldo-hahn-par-les-frivolites-parisiennes-la-bibliotheque-nationale-de-france-inedit-et

(5) www.concertclassic.com/article/le-dieu-bleu-de-reynaldo-hahn-par-les-frivolites-parisiennes-et-dylan-corlay-1-cd-b-records
 

Quatuor Tchalik, Thierry Escaich
Œuvres de Escaich, Mozart, Mendelssohn, Karg-Elert & Saint-Saëns
21 avril 2026 – 20h
Paris – Auditorium de Radio France
www.maisondelaradioetdelamusique.fr/evenement/mozart-saint-saens-escaich-quatuor-tchalik?s=1084729
 
Photo © Alex Kostromin
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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