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La Chronique de Jacques Doucelin - Messiaen, Dieu et ses oiseaux ont cent ans

2008 sera donc l’année Messiaen qui aurait cent ans le 10 décembre prochain. Drôle de personnage en vérité que ce catholique pratiquant, conservateur en politique, coiffé du béret de Français moyen, mais novateur affirmé dans son art, qui a formé dans la classe d’analyse que Claude Delvincourt créa pour lui en pleine seconde guerre mondiale, la fine fleur de l’avant-garde musicale du XXe siècle, de Boulez à Xenakis en passant par Stockhausen. Il faut du génie pour assumer de telles contradictions ! L’énorme, le gigantesque n’effrayait pas ce Berlioz du XXe siècle, ni les titres latins les plus tarabiscotés pour des œuvres pleines de pompe, ni les allusions aux mystères les plus abscons de la foi. Derrière ses grosses lunettes d’écaille, il proclamait avoir la foi de charbonnier, mais raisonnait comme un docteur en théologie. Il y avait chez lui un savoureux mélange de savant et de naïf dont il jouait pour mieux brouiller les pistes.

Il se réclamait de l’humilité de Saint François d’Assise dont il partageait la passion pour la gent ailée, et demeura fidèlement, de 22 ans à sa mort, titulaire de la tribune de l’orgue de La Trinité à Paris : il en fit son repaire ne ratant ni sortie de messe dominicale ni service divin sauf pour aller traquer les trilles de quelqu’oiseau exotique à l’autre bout de l’univers. L’étroitesse de cette tribune fut son refuge, loin du monde et de ses tentations, près de Dieu et de sa chère musique. Dans le calme absolu, il y concevra plus d’un chef-d’œuvre, s’y rappellera ses plus brillantes improvisations, y réfléchira sur les rythmes les plus complexes d’Orient et d’Occident. C’est dans ce nid d’aigle qu’il accueillera le disciple rebelle venu à résipiscence, le jeune et bouillant Pierre Boulez !

Mais ce faux modeste aima les honneurs comme l’attestait sa carte de visite dont les deux faces suffisaient à peine à l’énumération de toutes ses décorations venues de l’univers entier. S’il écrivit son fameux Quatuor pour la fin du Temps au stalag où il fut retenu prisonnier en Allemagne en 1941, il répondit par la suite à nombre de commandes venues d’Amérique. Il avait l’égoïsme et l’indifférence aux soubresauts de l’Histoire des grands créateurs. Un jour du printemps 1944 alors qu’on tirait un peu partout dans un Paris qui tentait de se libérer, son agent artistique lui téléphona pour l’avertir que le concert où l’on devait créer une des ses pièces le soir salle Gaveau était annulé « en raison des événements », l’auteur des Trois Petites Liturgies répondit incrédule : « Quels événements ? » Tout Messiaen.

Olivier Messiaen naquit par hasard en Avignon d’un père professeur d’anglais, traducteur de Shakespeare, sa mère étant la poétesse Cécile Sauvage. Il a 9 ans à Nantes, quand son premier professeur de musique lui fait découvrir la partition de Pelléas et Mélisande de Debussy : le choc décide de sa vocation de musicien. Outre ces signes du destin, il faut signaler une caractéristique qui a beaucoup d’importance chez lui : il associe automatiquement des couleurs aux sons et vice versa. Quand il précise dans son opéra Saint François d’Assise que l’Ange a des ailes quinticolores ce n’est ni un caprice, ni un trait de naïveté de sa part, mais la correspondance visuelle d’un thème musical.

Cette année Messiaen sera lancée officiellement, le 7 janvier à 20h30, par un premier concert donné au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris. On y entendra notamment des poèmes de Cécile Sauvage lus par Marie-Christine Barrault, des oeuvres de Debussy, Messiaen, Takemitsu ainsi qu’une création mondiale de son élève Nguyen-Thien Dao. Tout au long de cette année, c’est le monde entier qui lui rendra hommage avec plus de 600 concerts ! On en dénombre 175 dans l’Hexagone, 77 en Angleterre, 67 en Allemagne, 36 aux Pays-Bas, 35 aux Etats-Unis et 16 en Suède, sans compter les manifestations organisées au Canada, en Chine, en Australie, au Japon, au Danemark, en Norvège, en Finlande et en République Tchèque. Les plus grands chefs, de Boulez à Rattle en passant par Dohnanyi, Mehta, Salonen, Mariss Jansons, Janowski, Nagano et Gardiner, y seront associés.

La célèbre Turangalîlâ-Symphonie sera donnée 60 fois, le Quatuor pour la fin du Temps 59, Et exspecto resurrectionem mortuorum 28 fois… Ses Chants d’oiseaux pour piano et ses mélodies seront également donnés de par le monde. On regrette que l’Opéra de Paris n’ait pas programmé son unique opéra. Heureusement, il sera représenté à l’Opéra d’Amsterdam et donné en version concert par Radio France : l’honneur est sauf. Il paraît que la France ne serait pas un pays musicien. Ses grands compositeurs n’ont, en tout cas, aucun mal à franchir les frontières !

Jacques Doucelin

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Photo : DR
 

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