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Keigo Mukawa en récital à la Scala-Paris/ Les Pianissimes – Choix assumés – Compte-rendu

 

 
La souriante météo d’une fin d’après-midi dominical à Paris aurait pu détourner le public ; il n’en a rien été. Le nom de Keigo Mukawa (lauréat du Long-Thibaud 2019 et du Reine Elisabeth 2021) est il est vrai de plus en plus connu, grâce entre autres à une très belle intégrale Ravel sortie il y a peu (NOVA Record). Nul doute que l’enthousiasme dans lequel l’artiste japonais a plongé l’auditoire nombreux rassemblé à la Scala-Paris pour un rendez-vous des Pianissimes fera beaucoup en ce sens aussi.

Gavotte variée de Rameau, Sonate KV 310 de Mozart, Ballade no 4 de Chopin, Miroirs de Ravel : il faut un sacré talent pour faire entendre sa différence dans des pages aussi rebattues ; le jeune artiste japonais le possède au plus haut point. Le thème du Rameau se déploie comme baigné d’une douce lumière ambrée, et tout ce qui suit, servi par un toucher léger mais bien timbré, une articulation claire, émerveille tant par sa poésie que la justesse du style. Puisse l’envie d’un album tout Rameau, ou Rameau-Couperin, venir un jour à l’interprète ...
 
Après une prise de parole dans un français admirable et sur un ton souvent teinté d’humour, Keigo Mukawa se lance – c’est le mot ! –  dans la Sonate en la mineur : le tempo très vif de l’Allegro maestoso surprend, étonne même ; aussitôt nous voilà happé par l’urgence, sinon le vertige de ce Mozart, et pleinement convaincu – il en ira de même dans le finale. Quant à l’Andante, il résume à lui seul la nature profonde de l’artiste, émouvant mais jamais sentimental.
Belle surprise aussi avec la Ballade en fa mineur, prise dans une tempo très retenu ; choix osé, totalement assumé avec une plénitude harmonique et un sens narratif affirmés. L’Opus 52 de Chopin se fait plus sombre qu’on en a l’habitude ; servie par une large palette de couleurs, l’intelligence poétique à l’œuvre ici dévoile des arrière-plans aussi inattendus que captivants.
 
Cette capacité à regarder entre et, surtout, derrière les notes appartient, on le sait par le disque (un beau récital à Cortot en novembre 2021 l’avait aussi montré), au Ravel de Keigo Mukawa. Des Noctuelles, prenantes et troublantes, à une Vallée des cloches pleine d’ombres fantomatiques, ses Miroirs forcent l’admiration. L’Alborada  – qui, du fait de sa virtuosité, tend souvent à « s’échapper » de l’ensemble – par la félinité et la sobriété du geste, autant que la noirceur assumée de sa section centrale, s’intègre parfaitement ici à un ensemble d’une cohérence admirable.
En bis, les Variations Carmen d’Horowitz concluent dans une heureuse et crépitante virtuosité.
 
Notez que la saison des Pianissimes n’est pas encore achevée : le dernier rendez-vous, chambriste, se tiendra au musée Guimet le 7 juin avec le Quatuor Stendhal (Gaspard Thomas, Marie-Astrid Hulot, Antonin Le Faure, Jean-Baptiste Maizières) dans un original couplage Turina-Brahms.
 
Alain Cochard
 

(1) www.guimet.fr/event/concert-quatuor-stendhal/
 
Paris, La Scala-Paris, 21 juin 2023
 
Photo © DR

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