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Jean Guillou à Notre-Dame de Paris – Entre création ininterrompue et tradition symphonique – Compte-rendu

Le 4 décembre 1992 était inauguré l'orgue restauré de Notre-Dame de Paris (grand chantier intermédiaire entre les travaux menés sous l'égide de Pierre Cochereau, dans les années 1960-1970, et la dernière campagne en date de modifications et d'agrandissement, en deux étapes : 2011-2012 et 2014) (1). Le 13 avril 1993, au cours de la grande saison inaugurale, Jean Guillou (photo)donnait un formidable récital (enregistré) ancré dans les mémoires. Depuis lors, sauf erreur, l'occasion ne s'est plus présentée d'entendre le maître de Saint-Eustache aux claviers du grand orgue de la cathédrale. On sait gré aux titulaires de Notre-Dame d'avoir invité ce musicien pleinement singulier, tant le compositeur que l'interprète, maintenant qu'il n'est plus possible de l'entendre à ses claviers de l'église des Halles depuis sa succession précipitée en 2015 (2).
 
Affluence des grands soirs dans une nef comble d'un public non seulement enthousiaste mais manifestement conscient d'avoir le privilège de partager un moment tout simplement exceptionnel : une évidente gratitude confirmée par une sensationnelle ovation. À peine de retour d'un concert à Séoul, et avant de repartir pour l'Italie, Jean Guillou a donc donné un colossal récital à Notre-Dame de Paris, en écho à celui du 26 juin dernier sur le Cavaillé-Coll de Saint-Ouen de Rouen (3). Quatre œuvres, quatre monuments, que l'on devine joués par cœur, comme de rigueur chez Jean Guillou – à l'exception de sa propre musique, ici très judicieusement placée en ouverture de programme. De Regard, œuvre récente d'une vive séduction (4), l'auteur écrit qu'elle « laisse entendre un chant, comme perçu en cours d'évocation et révélant une grande nostalgie. Mais son interruption laissera libre cours à une sorte de questionnement intense qui ne cessera de se développer, même si, par intervalles, réapparaît cette mélodie d'un autre monde ». Structure sans cesse renouvelée faite d'incises relativement brèves appelant des sonorités elles-mêmes en mouvement et contrastées, l'œuvre se forge sur la durée, pour ainsi dire inexorablement, une cohérence toujours plus affirmée au fil d'un périple empruntant tous les degrés dynamiques et dont la vie et l'énergie inépuisables se révèlent puissamment canalisées, flux poétique soutenu qui se referme dans une extrême douceur. Jean Guillou n'aurait pu, d'emblée, créer climat plus sensible, fait d'émerveillement et de concentration.
 
Ce climat serein et authentiquement lyrique se poursuivit avec un Deuxième Choral de César Franck à la fois profond et d'une prenante élévation, nourri d'émotion et d'intensité, de sobriété et de noble grandeur. L'œuvre réussit infiniment (5) à Jean Guillou, qui utilisa à merveille et sans recherche d'effets, comme pour Regard, l'acoustique de Notre-Dame et la palette de l'orgue dans un esprit d'inventivité et de chaleureuse résolution. Les deux autres monuments furent tout aussi impressionnants, bien que diversement appréciés. Les Variations initiales de la Sixième Symphonie de Charles-Marie Widor furent l'occasion d'une prise de liberté sur le plan de l'instrumentation rejaillissant nécessairement sur la structure de l'œuvre et sans doute même sur son style. La cohérence y fut aussi au rendez-vous, cependant qu'au climat de puissant recueillement de Franck faisait suite une audace extériorisée de manière parfois cinglante, bien que toujours contenue – ce qui au fond correspond aussi au caractère de ce mouvement d'apparat.
 
La Fantaisie et Fugue sur « Ad nos, ad salutarem undam » de Franz Liszt, monument par excellence de l'orgue qui figurait en juin au programme de Rouen, refléta tous les aspects précédents, stimulant à chaque instant l'écoute par une verve et un panache qui, sincèrement, ne pouvaient que laisser pantois. Jean Guillou interprète a toujours eu ses fervents et ses sceptiques, et l'on peut même être les deux à la fois. À ceci près que dans ce cas de figure – celui d'une personnalité si foncièrement riche et originale – la sensation d'assister à un concert à proprement parler incomparable se trouvait véritablement décuplée. Devant tant d'individualité véritable, démesure et rigueur drastique mêlées, la « critique » ordinaire n'a guère de sens. C'est Jean Guillou, qui en toute intelligence et parfaite conscience musicale offre sa vision, et cela suffit à combler qui veut et sait écouter. Aimer ou ne pas aimer (ce qui est aussi affaire de préjugés) est pour ainsi dire hors sujet. On reçoit le choc et les merveilles qui l'accompagnent, tout en sachant que non seulement la vision de Jean Guillou serait inconcevable sans sa propre liberté, de créateur et de recréateur, mais aussi que rien en la matière n'est de sa part gratuit.
 
Si le nombre des ans n'a jamais été un critère musical, force est de dire, naturellement, qu'à l'écoute de cet éternel jeune homme de quatre-vingt-six ans jouant par cœur un tel programme – et les exigences du jeu à l'orgue sont extrêmes en termes de condition physique et mentale – l'auditeur ne peut que ressentir un surcroît d'émotion et d'admiration. Et comme si les quatre monuments n'avaient suffi à notre bonheur, Jean Guillou offrit en bis la Badinerie de la Suite n°2 de Bach, manifestement l'une de ses madeleines, puis la Fugue, sur un tempo héroïque !, du Prélude et Fugue en ut majeur n°3 op. 36 de Marcel Dupré (diptyque dont il existe au disque deux versions enregistrées sur le vif par Jean Guillou – qui donc joue Dupré en concert, sans l'avoir enregistré « en studio »). Heureux public de Notre-Dame de Paris, qui donc le savait bien, en ce 27 septembre 2016 à marquer d'une pierre blanche.
 
Michel Roubinet
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Paris, cathédrale Notre-Dame, 27 septembre 2016
 
 
(1) www.concertclassic.com/article/inauguration-de-lorgue-restaure-de-notre-dame-de-paris-fallait-il-pour-autant-lagrandir
 
(2www.concertclassic.com/article/succession-de-jean-guillou-saint-eustache-et-concert-dadieu-sa-tribune-des-halles-un-procede
www.concertclassic.com/article/concert-dadieu-de-jean-guillou-saint-eustache-vers-la-concretisation-dun-projet-d-orgue
 
(3) Augure vient de publier un récital de Jean Guillou enregistré sur le vif – concert Toulouse les Orgues du 8 octobre 2014 (AUG-1601) – à l'orgue Cavaillé-Coll de Saint-Sernin ; un concert de 1978 à l'orgue Cavaillé-Coll de Saint-Sulpice à Paris, également capté sur le vif, avait déjà fait l'objet d'une édition en CD (AUG-1303). D'autres parutions de récitals sur des orgues Cavaillé-Coll, que Jean Guillou apprécie tout particulièrement, sont par ailleurs envisagées (Caen, Rouen).
 
(4) Jean Guillou a réalisé une lumineuse gravure de Regard (2011), idéale de timbres, au grand orgue Tamburini-Zanin du Conservatoire San Pietro a Majella de Naples, instrument qu'il a lui-même conçu – dans une acoustique de salle infiniment différente de celle de Notre-Dame mais d'une poétique densité. Outre sa Suite pour Rameau op. 36 (nouvel enregistrement), Pièces furtives op. 58 ainsi qu'une Improvisation, figure sur ce CD (AUG-1401) une autre œuvre récente : Enfantines op. 81 (2012). Le catalogue de ses compositions pour orgue seul (toutes publiées chez Schott, Mayence) s'est depuis lors encore enrichi : Sonates en trio nos 2 et 3 (2013), Macbeth – Le lai de l'ombre (2015), Mémoires (2016).
Catalogue de l'œuvre de Jean Guillou : www.jean-guillou.org/assets/le_catalogue_jeanguillou.pdf
Discographie Augure : www.jean-guillou.org/discographie.html
 
(5) Le Deuxième Choral de Franck figure sur un opulent CD/DVD (AUG-1502), reflet du concert donné par Jean Guillou le 7 octobre 2005 à la Matthiaskirche de Berlin (orgue Seifert, retouché et agrandi depuis, où il avait gravé pour Philips, en 1966, Widor, Prokofiev, Messiaen et sa propre Sinfonietta) : on est loin de Cavaillé-Coll, mais la magie opère ô combien !
 
 
Sites Internet :
 
Musique sacrée à Notre-Dame de Paris 
www.musique-sacree-notredamedeparis.fr

Jean Guillou
www.jean-guillou.org/index.html
 
 
Photo © DR

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