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​Iphigénie en Tauride de Desmarest et Campra par le Concert Spirituel au Théâtre des Champs-Elysées – Trop de sauce peut tuer un plat – Compte-rendu

D’abord, oublier le chef-d’œuvre de Gluck. Ou du moins, face à un opéra qui porte le même titre, mesurer l’ampleur de la réforme accomplie trois quarts de siècle plus tard par le compositeur bavarois, et se rappeler que cette Iphigénie en Tauride de 1704 n’a à peu près aucun rapport avec celle de 1779. Malgré tout, on a d’abord du mal à ne pas songer à l’efficacité et à la concision bouleversantes de Gluck, lorsque l’on entend ce prologue assez peu inspirant, puis cette exposition un rien longuette. Certes, la tragédie en musique obéit à des règles tout autres, mais il semble y avoir un peu trop d’ingrédients pour que la recette prenne vraiment. Une confidente pour Iphigénie, soit, mais faire venir en Tauride Electre avec son frère Oreste, et nous montrer Pylade amoureux d’elle autant qu’ami de son frère, c’est beaucoup. Apparue à l’acte I, Iphigénie disparaît ensuite pendant deux actes entiers. Autrement dit, c’est seulement après l’entracte, place entre les actes II et III, que l’action se corse un peu, notamment avec les deux grands moments de confrontation entre Oreste et Iphigénie, scènes essentielles, dues à Campra puisque Desmarest fut banni par Louis XIV et confia sa partition très inachevée à son confrère. Même les divertissements semblent plus énergiques après cet entracte.
 

Véronique Gens (Iphigénie) © Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Elysées

Curieusement, la direction d’Hervé Niquet paraît d’abord avare de contrastes, et se pose ici – comme pour la Médée de Charpentier donnée dans ce même Théâtre des Champs-Elysées quelques mois auparavant – la question du continuo, extrêmement fourni (une bonne demi-douzaine d’instrumentistes). Bien sûr, tout cela est très historiquement informé, mais peut-être faudrait-il néanmoins trouver un moyen d’éviter cette impression de fond uniforme, de sauce indifférenciée qui enrobe les différents mets offerts à l’oreille. Enchaîner tout très vite, sans répit, déclamer les récitatifs à un rythme soutenu, c’est très bien, mais une approche un peu plus théâtrale saurait ménager ici et là quelques silences bienvenus, en mettant davantage le texte en relief par endroits. Même en concert, c’est possible, sans rallonger indûment la durée de la représentation. Enfin, par chance, les trois derniers actes donnent davantage au Concert Spirituel l’occasion de briller, qu’il s’agisse de l’orchestre et du chœur, avec les danses des néréides, l’entrée des sacrificateurs et d’autres pages encore.

 

Le Chœur du Concert Spirituel © Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Elysées

La distribution réunit des solistes chevronnés, non sans confirmer le talent de quelques nouveau-venus. Les interventions des nombreux personnages secondaires nécessaires dans le prologue et les divertissements sont répartis entre quatre chanteurs. Marine Lafdal-Franc quitte à plusieurs reprises le chœur pour rejoindre Jehanne Amzal et unir leurs timbres bien distincts, cette dernière bénéficiant en outre du rôle d’Isménide, confidente d’Iphigénie. Tomislav Lavoie paraît confronté à une tessiture un peu grave pour lui, tant en Ordonnateur des jeux d’Apollon qu’en Océan, mais Antonin Rondepierre, au phrasé châtié, montre ici son aisance dans l’aigu sans que pèse sur ses épaules une responsabilité encore un peu lourde, comme c’était le cas dans le Télémaque de Destouches à Ambronay.
 

Thomas Dolié (Oreste) © Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Elysées

Présente dès le prologue, et faisant retour à intervalles réguliers, la Diane de Floriane Hasler est impressionnante d’autorité en déesse indignée et offre une projection remarquable (on attend désormais sa Cenerentola toulousaine en mars prochain). Olivia Doray est une Electre sensible, à laquelle elle prête une voix aux couleurs délicates, tandis que Véronique Gens livre la prestation attendue, même si le rôle-titre ne lui permet pas d’utiliser toutes les cordes de son arc. David Witczak confère sa complexité à un Thoas ici bien moins monolithique que chez Gluck, puisqu’il est épris d’Electre, et Reinoud van Mechelen est un luxe dans le personnage sacrifié de Pylade. Thomas Dolié, en revanche, trouve en Oreste un rôle dans lequel il peut donner la pleine mesure de son talent, le frère d’Iphigénie traversant toute une gamme d’émotions variées, le baryton se révélant toujours aussi à l’aise dans le bas de la tessiture (et quelle versatilité, après sa participation au Fantasio de l’Opéra-Comique le mois dernier, en attendant l’Escamillo et le Marcello qu’il sera ce printemps !).

Laurent Bury
 

 
(1) www.concertclassic.com/article/telemaque-et-calypso-de-destouches-au-festival-dambronay-la-fin-de-lenvoi-destouches-compte
 

Henry Desmarest / André Campra –  Iphigénie en Tauride. Paris - Théâtre des Champs-Elysées, 9 janvier 2024. (L’ouvrage fera l’objet d’un enregistrement pour Alpha Classics).
 
Photo © Cyprien Tollet / Théâtre des Champs-Elysées

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