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Gabriel Durliat en récital aux Bouffes du Nord / La Belle Saison – Phénoménal ! – Compte rendu

On avait interrogé Gabriel Durliat il y a quelques semaines, en amont d’une série de récitals en Alsace avec un programme comprenant la transcription lisztienne de la Symphonie fantastique de Berlioz.(1) Vive était l'impatience de l’entendre à Paris, dans cet ouvrage évidemment – réputé injouable – mais aussi dans la Sonate de Liszt. Cette dernière ne faisait pas partie du programme alsacien mais complète celui qu’Antoine Manceau, directeur de La Belle Saison, a proposé au jeune artiste. Disons plutôt du défi qu’il lui a lancé - et qui se renouvelait ici pour la cinquième fois de la saison.
Traduire l’adhésion au génie berliozien
« Tu es un homme part », écrivait Berlioz à Liszt. Gabriel Durliat est lui aussi un musicien à part, totalement. Il se double, on le sait, d’un compositeur et d’un chef d’orchestre, ce qui n’est évidemment pas étranger à la possession totale du texte musical qu’il manifeste et qui frappe à chaque fois qu’on l’entend.
Défi ? Il en a l’âge (25 ans) et le talent, mais la partie n’est est pas moins sacrément corsée s’agissant ce doublé lisztien. Le mental fait tout : le calme et l’humour avec lesquels Durliat présente au public le monstre pianistique qui l’attend en dit long sur ce point ... On n’est pas moins subjugué par ce qui suit. À aucun moment, il ne donne le spectacle d’un combat avec une partition emplie de chausse-trapes. Par la concentration, l’énergie (jamais la dureté), l’inventivité de son jeu – incroyable variété des attaques, palette de couleurs immense, pédalisation exemplaire – il parvient en revanche à traduire le formidable mouvement d’adhésion au génie berliozien que constitue cette transcription, entreprise dans la foulée de la découverte de la Fantastique lors de sa création parisienne en 1830 (terminée en 1833, la partition fut éditée aux frais du virtuose).

© gabrieldurliat.com
Tenir le fil
Gabriel Durliat ne fait pas moins bien comprendre à quel point l’évolution de la facture à l’époque (véritable révolution instrumentale, le double échappement d’Erard n’a que quelques années ...) participe de l’acte d’appropriation (re)créatrice de Liszt. « « Les écueils pianistiques vont toujours de pair avec l’intensité de la dramaturgie », remarque le pianiste dans une note de programme aussi limpide que pertinente. Et il nous le donne à ressentir tout au long de son interprétation.
Tout au long ... Car, malgré les préoccupations digitales qui sont les siennes, il ne perd pas un seul instant le fil de la partition. Pas une chute de tension une cinquantaine de minutes durant. La Scène aux champs, qui pourrait facilement tomber à plat sous des doigts moins inventifs, se révèle débordante d’imagination sonore et de poésie. Quant aux deux derniers mouvements, tout en s’insérant dans une vision d’ensemble irréprochable, ils gagnent beaucoup à être envisagés comme un diptyque (ce que le pianiste précisait dans son propos liminaire), l’impact dramatique de la musique s’en trouvant aiguisé.

© La Belle Saison
Sonate cathartique
La soirée se serait arrêtée là, nous tenions déjà un mémorable moment de piano, de musique surtout, mais Gabriel Durliat s’empare ensuite – en s’autorisant un entracte, tout de même – de la Sonate. Après le déchaînement de la Fantastique, la célèbre Si mineur prend une dimension cathartique pour l’auditeur, sans que l’on ressente un quelconque relâchement de la part de l’interprète. La puissance de la conception, l’intensité de l’expression, dans l’ardeur comme la délicatesse, tiennent en haleine. Et l’on n’est pas près d’oublier les dernières mesures de la pièce, d’une bouleversante force d’émotion ...
Triomphe et quatre bis magiques : l’Improvisation de Liszt sur l’idée fixe de la Fantastique, l’une des Nouvelles Etudes de Chopin, le In Paradisum du Requiem de Fauré (transcrit par G. Durliat) et la berçante Valse op.39/15 de Brahms. Généreux et inspiré jusqu’à la dernière note ...
Notez que le moment de découvrir le talent de Gabriel Durliat côté direction approche. Il est en effet l’invité du 30e Festival de Pâques de Deauville (2) où, après un programme chambriste le 19 avril, il dirigera l’Atelier de Musique dans Berg et Mahler le 1er mai.
Quant au programme Berlioz/Liszt, il vous reste encore deux occasions de l'entendre, le 31 mai au Festival de Giverny et le 27 septembre à l'Auditorium de Soissons. À ne pas manquer !
Alain Cochard

(1) www.concertclassic.com/article/gabriel-durliat-en-tournee-lajam-piano-fantastique
(2) musiqueadeauville.com/paques2026/
Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, 23 mars 2026
Photo © gabrieldurliat.com
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