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​Festival de Pâques de Deauville 2026 – Chambriste ascendant symphonique – Compte-rendu

 
Des festivals, il est beaucoup en France, mais celui lancé par Yves Petit de Voize en 1997, occupe une place absolument unique. Formidable aventure artistique et humaine que le Festival de Pâques de Deauville, certes, mais aussi entreprise qui, comme aucune autre sans doute, aura pesé de manière décisive depuis trois décennies sur la vie musicale française – et très au-delà compte tenu des brillantes carrières internationales que poursuivent des interprètes ayant fait leurs premières armes à Deauville.(1)
 
Curiosité et appétit de découverte
 
« Je suis né musicalement à Deauville, grâce à ce festival », confiait Julien Chauvin en prélude au concert d’ouverture, le 18 avril dernier. Des mots qui pourraient être ceux de nombreux autres musiciens ... 30 ans donc et environ cinq-cents jeunes artistes passés par le festival depuis sa naissance (festival auquel il convient d’ajouter son « frère », l’Août musical, 25 ans cette année). On se perd un peu dans les générations qui se sont succédées salle Elie de Brignac – sept et une huitième en train d’éclore semble-t-il – ; qu’importe finalement, l’essentiel est la curiosité et l’appétit de découverte qui ont toujours prévalu, pour le plus grand bonheur des mélomanes.
 
À Deauville, les générations se succèdent et se renouvellent par cooptation. Quoi de plus nécessaire que l’envie de jouer ensemble s’agissant d’un festival que distingue la passion de la musique de chambre, du baroque à la musique contemporaine. Le dernier week-end de l’édition 2026 n’aura pas dérogé à la règle. Chambriste mais de manière originale ; chambriste ascendant symphonique, pourrait-on dire ...

 

© Yannick Coupannec

 
Symphonie déguisée
 
Une belle équipe d’instrumentistes – des représentants de la 1ère génération du festival –, Sarah Nemtanu, Ayako Tanaka, Lise Berthaud, François Salque, Florent Pujuila, Guillaume Tétu, Julien Hardy, Boris Trouchaud, sont assemblés dans l’Octuor pour cordes et vents D. 803 de Schubert. Vaste partition que l’on peut qualifier, en reprenant le mot de Schumann dans un tout autre contexte, de « symphonie déguisée ». Et les interprètes de s’en emparer avec une gourmande complicité pour en traduire le foisonnement ! Pas un temps mort au cours d’une interprétation qui montre le compositeur expérimentant des alliances de timbres dans une composition mouvante et surprenante comme la vie, avec des moments de grâce pure, tel l’amoureux duo violon-clarinette du 4mouvement où S. Nemtanu et F. Pujuila parviennent au plus fusionnel lyrisme. Public aux anges, pas un téléphone, pas une toux : les micros de b.records ont le sourire puisqu’un enregistrement a été réalisé pour la « Collection Deauville » du label.

 

 © Yannick Coupannec

Des arrière-plans insoupçonnés
 
Place au deux-pianos en seconde partie avec Théo Fouchenneret et son cadet de six ans : Arthur Hinnewinkel. De la Sonate K. 448 de Mozart, on a souvent l’occasion d’entendre des lectures élégantes, joliment brillantes mais d’un classicisme un brin pincé. À d’autres la galanterie emperruquée ! Les interprètes osent une ampleur et une densité de son inhabituelles, sans aucune lourdeur toutefois. De la vivacité de leur échange naît une perspective nouvelle, des arrière-plans insoupçonnés, dans l’Andante en particulier, d’une incroyable poésie – tellement humaine et rêveuse ...
Mouture postérieure à la version orchestrale op. 56, les Variations sur un thème de Haydn pour deux pianos op. 56b de Brahms sont une invite permanente pour les interprètes à retrouver l’orchestre à travers la réunion des claviers. Fouchenneret et Hinnewinkel y parviennent avec une énergie contagieuse et un sens de la couleur proprement irrésistibles. On a du mal à croire que le duo se réunit à Deauville pour la première fois ... On espère en tout cas vite le retrouver sur d’autres scènes ! 

 

© Yannick Coupannec

 
Du piano à la baguette

 
Depuis l’apparition de l’artiste dans un remarquable programme autour de Fauré (Scala Music), le nom de Gabriel Durliat (photo) est associé au piano et on a eu plus d’une occasion de souligner ici les qualités de ce musicien hors du commun – tout récemment encore lors d’un récital aux Bouffes du Nord comprenant la transcription lisztienne de la Symphonie Fantastique de Berlioz (2). Son talent ne se limite cependant pas au piano, Durliat est chef d’orchestre aussi, passé par la Malko Academy de Copenhague et à présent assistant à l’Ensemble intercontemporain.
Il déjà eu l’occasion de se produire en joué-dirigé en France, mais le concert de Deauville avec l’orchestre du festival, L’Atelier de Musique, était le premier dans l’hexagone en tant chef. Ce qui n’est pas pour surprendre quand on sait l’attention avec laquelle Yves Petit de Voize suit le développement du musicien depuis ses débuts.
 
Ascension poétique

 
Programme tout viennois, qui s’ouvre par les Sept lieder de jeunesse de Berg dans la transcription pour orchestre de chambre qu’en a offerte Reinbert de Leeuw en 1985. Durliat peut compter sur une partenaire de choix en la personne de Margaux Poguet. Beaucoup ont découvert la soprano –  formidable Elvire ! – dans le de Don Giovanni mis en scène par Jean-Yves Ruf et dirigé par Julien Chauvin – une production Arcal qui a beaucoup voyagé sur les scènes françaises.(3) Plus récemment on l’a entendue, non moins convaincante, dans un récital Berg, Weill et Ullmann (accompagnée par Joséphine Ambroselli et Jules Billé – Mirare), un enregistrement où figurent justement les Sept lieder.
Autant dire que la chanteuse est chez elle dans cette œuvre. Voix splendide, d’une longueur et d’une richesse exceptionnelles, mais toujours guidée par le sens des mots et des vers, elle peut compter sur la baguette très sensible et évocatrice de Gabriel Durliat pour creuser le caractère de pièces en prise directe avec l’imaginaire et la sensibilité du siècle romantique et épouser l’ascension poétique du recueil jusqu’au magique Sommertage conclusif.
 

 © Yannick Coupannec

 
Essence chambriste

 
Magique moment aussi – et belle surprise ! – que l’arrangement, non inscrit au programme (car mis au point quelques heures plus tôt par les musiciens !) de l’Adagietto de la 5ème Symphonie de Mahler – où l’archet profondément inspiré d’Anton Hanson, premier violon du quatuor du même nom et violon solo de L’Atelier de Musique (4), fait merveille.
Un prélude tout trouvé à l’arrangement pour orchestre de chambre de la 4e Symphonie du même auteur. La partition est chère au cœur de Gabriel Durliat, qui l'a dirigée, dans sa version originale, à la fin de ses études à la Malko Academy. De 1921, la transcription d’Erwin Stein est assez souvent donnée, mais on ne l’entend par toujours de manière musicalement aussi juste que sous la direction – gestuelle tout à la fois remarquable de fluidité et de précision – d’un fin musicien qui, par-delà la réduction pour un petit ensemble (comprenant un piano et un harmonium, parfaitement remplacé ici par l’accordéon), parvient à approcher au plus près du cœur de la musique.
Le chef sait qu’il a affaire à la plus chambriste des symphonies de Mahler : la « réduction » de Stein n’appauvrit rien ici, mais se fait clef pour toucher à l’essence même l’ouvrage. Avec des instrumentistes tels que Gabriel Pidoux au hautbois et Joe Christophe à la clarinette, ou les archets du Quatuor Hanson (un grand coup de chapeau à Anton Hanson qui traduit d’extraordinaire façon la signification dramatique de la scordatura du Scherzo), toute la saveur de l’ouvrage demeure. Un cheminement plein d’ambiguïté, intensément ressenti par Gabriel Durliat, jusqu’au finale où Margaux Poguet, à rebours de conceptions par trop simplistes, apporte une dimension très narrative au lied Das himmlische Leben.
Un cap, brillamment franchi, dans la jeune carrière de chef de Gabriel Durliat ; une soirée dont on gardera longtemps le souvenir et que les auditeurs de France Musique pourront retrouver ou découvrir le 15 mai.
 
Alain Cochard
 

 
Deauvillle, Salle Elie de Brignac-Arqana, 30 avril & 1er mai 2026 (retransmission du concert du 1er mai le 15 mai mai en différé sur France Musique).
 
(1) À l’occasion du Festival 2026 paraît « 30 ans de Musique à Deauville », ouvrage richement illustré qui embrasse toute l’histoire du Festival de Pâques et de l’Août Musical, mais offre aussi un rappel des grandes heures musicales et lyriques de Deauville de 1912 à 1988. (269 pages / 20 € - Les Amis de la Musique à Deauville / www.musiqueadeauville.com / 01 56 54 14 80)
 
(2) www.concertclassic.com/article/gabriel-durliat-en-recital-aux-bouffes-du-nord-la-belle-saison-phenomenal-compte-rendu
 
(3) www.concertclassic.com/article/don-giovanni-selon-jean-yves-ruf-production-arcal-au-theatre-de-lathenee-encore-mieux-compte
 
(4) A propos de l’Atelier de Musique signalons la sortie ( le 15 mai) d’un remarquable album, capté en 2024 et 2025, rassemblant, de Mahler, les Lieder eines fahrenden Gesellen (par Stéphane Degout), les Kindertotenlieder (par Aude Extrémo) et, de Reger, la rare Suite romantique op. 125, le tout sous la direction de Pierre Dumoussaud  (« On Weh ! » / 1 CD b.records/Collection Deauville LBM 088)
 

 
 
Photo © Yannick Coupannec

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