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DOSSIER ATYS - Autour du réveil d'Atys

« Un petit homme d'assez mauvaise mine et d'un extérieur fort négligé. De petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à voir, brillaient d'un feu sombre qui marquaient tout ensemble beaucoup d'esprit et beaucoup de malice; enfin sa figure entière respirait la bizarrerie » (Sénecé).

Et pourtant, de 1661, année de sa nomination à la charge de Surintendant et Compositeur de la Chambre du Roi, à sa disparition en 1687, Jean-Baptiste Lully fut le maître tout-puissant de la musique à la Cour de Louis XIV.

Précisément, le rêve lullyste, pour notre bonheur, va investir à nouveau la salle de l'Opéra-Comique qui accueillit l'exhumation historique d'Atys en 1987. Nous reverrons donc « l'opéra du roi » et son obsédant cortège de songes dans la mémorable lecture de Jean-Marie Villégier et William Christie.

Au-delà, c'est comme un nouvel état des lieux du lullysme que propose cette recréation, (à l'origine de laquelle il y a l'action du mécène Ronald P. Stanton, grand admirateur de l'opéra). « Etant entendu, ajoute Villégier, qu'une reprise n'est pas une copie conforme de l'original, non plus que la simple commémoration d'un succès passé, si grand fût-il».

Dans l’intimité du jeune Louis

Mais d'abord, pour plus de clarté, revenons sur la carrière du Florentin, commencée sous la Fronde chez la Grande Mademoiselle, désireuse d'avoir à sa disposition un jeune Italien « pour s'entretenir dans sa langue».

Rallié au parti royal en 1652, la fortune de Lully est faite dès ce moment. Il danse dans les ballets et séduit le jeune souverain par les airs qu'il compose. Et le début de sa carrière officielle coïncide très logiquement avec l'obtention de la citoyenneté française.

Dans ce règne sur l'art des sons, le pouvoir de l'intéressé fut sans partage, évinçant sans état d'âme tous ceux qui lui portaient ombrage (le cas de Marc-Antoine Charpentier interdit d'opéra, est le plus célèbre). Ce qui ne l'empêchera pas, en esprit pragmatique, de collaborer avec les plus grands librettistes et poètes : Molière, Corneille, etc.

En 1671, nouvelle date-clé dans la carrière de celui que toute la cour appelle déjà «Baptiste» : la tragi-comédie Psyché, co-production de Molière, Corneille et Lully, lequel en fait un véritable opéra, dont le succès est triomphal. Le récitatif à la française y voit le jour, bien éloigné du recitar cantando des origines. Mais la suite est moins glorieuse pour l'image de marque du musicien qui prend ombrage du succès rencontré par la Pomone de Cambert et Perrin et prétexte une concurrence déloyale pour faire jeter en prison le même Perrin. Ce qui n'empêche pas Louis XIV de lui accorder en 1672 le monopole d'opéra dans tout le royaume. Un privilège à qui nous devons la brassée de chefs-d'oeuvre composés entre 1673 et 1686, mais aussi le silence forcé des autres auteurs lyriques, au premier rang desquels se morfondra le génial Charpentier, jusqu'à la Médée libératrice de 1693.

Lully, inventeur et chef de file

De Cadmus et Hermione à Armide, le destin et le style de l'opéra français ont donc été assumés par un seul homme, lequel, une fois disparu, se révélera paradoxalement chef de file, face à la génération montante – Collasse, Desmarest, Campra, Marin Marais- essentiellement nourrie de son exemple (seule exception, répétons-le, la Médée de Charpentier). Et la collaboration avec le librettiste Quinault, inaugurée précisément avec Cadmus et Hermione, donnera tant de satisfaction à Louis XIV – en dépit des accrocs du florentin, pourtant père de six enfants, à la morale publique et de son penchant pour ce que l'on appelait les "moeurs italiennes" - que la salle du Palais-Royal, occupée jusque-là par Molière (mort en février 1673) et les siens sera attribuée au musicien et à sa troupe.

A ce stade, on constatera que cette suprématie du tandem Lully-Quinault alla longtemps de soi pour le public du XVIIIème siècle. Ainsi, leurs ouvrages seront repris d'innombrables fois, suscitant une foule d'arrangements et ajouts, reflet des modes fluctuantes, mais sans que soit vraiment remis en cause l'essentiel: à savoir la supériorité des fondateurs sur la production opératique qui a suivi. Et cela, jusqu'au tournant des années 1750 où le fauteur de troubles s'appelle Rameau qui, tel un révélateur, va accuser alors les rides de l'archétype, soudain jugé archaïque, obsolète, mais pas au point de l'éradiquer des salles d'opéras et de concerts, dernière preuve de la vitalité du lullysme, certes revu et corrigé, mais cependant encore bien vivant au temps du Chevalier Gluck reconduisant le livret et l'esprit d'Armide dans son opéra éponyme de 1777.

Atys, «l'opéra du roi»

Et puisque Atys il y a, penchons-nous in fine sur le chef d'oeuvre scénique du Florentin où, au livret très réussi de Quinault, répond une musique constamment inspirée (c'était l'ouvrage préféré de Louis XIV), malgré le climat et les sombres couleurs de l'intrigue, tirée du mythe d'Atys et Cybèle. Rappelons-la en quelques mots: Atys, jeune homme d'une très grande beauté, ne réagit pas à l'amour de la déesse Cybèle et, devant sa fureur, se mutile et est transformé en pin. Pour autant, la musique, indifférente aux conventions mythologiques, en est d'une grande plasticité, avec l'instant magique du Sommeil à l'acte III. Un miracle quasi impressionniste qui suggère et cisèle tout à la fois et achève de faire de l'ouvrage «un miroir des tourments de l'âme». Aussi bien, fait de synthèses successives, l'art de Lully y est à son sommet : celui d'un ordonnateur et d'un coordinateur, précurseur des «goûts réunis» à venir, en tant qu'Italien parfaitement au fait du style instrumental et vocal français et créateur de sa propre esthétique à partir de la fusion des deux traditions (avec l'apport déterminant, quant à l'expression, du récitatif à la française). Ne serait-ce que pour cette trouvaille, le très avisé Jean-Baptiste aura bien mérité de la postérité.

Roger Tellart

Lully : Atys Opéra Comique, les 13, 15 16, 18 19 et 21 mai 2011
www.opera-comique.com

Théâtre de Caen, le 31 mai, 1er et 3 juin 2011
www.theatre.caen.fr

Opéra National de Bordeaux, les 16, 18 et 19 juin 2011
www.opera-bordeaux.com

Opéra Royal de Versailles, les 14, 15 et 17 juillet 2011
www.chateauversailles.fr

New York, Brooklyn Academy of Music (BAM Howard Gilman Opera House)
Les 18, 20, 21, 23, 24 septembre 2011
www.bam.org

Photo : DR
 

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