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Don Giovanni selon Agnès Jaoui à l’Opéra national de Montpellier – Viva la libertà ! – Compte rendu

Scandaleux, Don Giovanni ? Prédateur, violeur, manipulateur ? A l’heure de #balancetonporc ou de #metoo, le personnage est le bouc émissaire idéal pour cristalliser des maux de notre société. Mais lorsqu’il compose « l’opéra des opéras » Mozart est bien loin de ces jugements actuels. Lui qui dirige, par vidéo interposée projetée comme dans un rêve, sur le rideau de scène du Corum de Montpellier, l’ouverture de son dramma giocoso, n’était-il pas ce libertin qui avait une fois pour toutes érigé « viva la libertà » en fil conducteur de sa vie d’artiste.

Agnès Jaoui, qui signe la mise en scène de cette coproduction (Opéras de Toulouse, Montpellier, Marseille, Tours et Dijon), si elle dénonce en interview « un gosse de riche qui se croit tout permis » évite fort à propos toute lecture définitive et assassine du Don Giovanni. Elle le réintroduit avec sensibilité et intelligence dans cette époque où les nobles se restauraient avec leurs laquais aux ordres rangés debout derrière eux, où le droit de cuissage était monnaie courante (la notion de « devoir conjugal » a, pour mémoire, seulement été supprimée par les députés français en janvier dernier !), où les libertins et libre-penseurs prenaient la vie à leur convenance, en jouisseurs. Agnès Jaoui signe un travail qui rétablit le séducteur du siècle des Lumières dans son univers, allant même jusqu’à le faire revenir sur scène après qu’il ait été entraîné aux enfers par le commandeur ; giocoso !
La lecture de la comédienne et metteuse en scène est classique, intéressante mais manque singulièrement à notre sens, de direction d’acteur. La mise en lumière de la complexité des personnages aurait mérité d’être plus détaillée, plus évidente dans l’ambiance crépusculaire dans laquelle elle situe l’ouvrage. De même ; les changements de décors à vue, alors que l’action se poursuit sur scène, sont assez perturbants. Il est vrai que l’immensité du plateau de l’Opéra Berlioz ne facilite pas le travail scénographique. Il sera intéressant de voir ce que tout ça donne à Marseille, où cette production ouvrira la prochaine saison, dans un espace plus « intime ».

Une distribution impeccable
Le point fort de ce Don Giovanni montpelliérain est, sans conteste, l’homogénéité d’une distribution impeccable. A commencer par le rôle-titre tenu avec aisance, qualité de projection, maîtrise dans les aigus et graves affirmés de Mikhail Timoschenko qui campe ici la « vision » d’un jeune Don Giovanni croquant la vie – et les femmes – avec la fougue de son âge. Le Leporello de Evan Hughes, aux qualités vocales indéniables, ligne de chant parfaite, précision de tous les instants, semble parfois se forcer à revêtir un costume de bouffon qui n’est pas sien au détriment du serviteur écrasé physiquement et psychologiquement par la tyrannie de son maître.
En Donna Elvira, Karine Deshayes offre une femme éperdument amoureuse du séducteur, abandonnant toute notion de réalité pour tenter de ramener l’homme dans un chemin où elle trouverait, elle, son bonheur. La soprano se révèle totalement convaincante dans un rôle où le désespoir trouve son épaisseur dans un timbre vocal chaud, rond, mûr – et tellement saisissant.

Un crush pour la Zerlina de Miriam Kutrowatz, un peu, il est vrai, pour ses faux airs de Heidi très libérée intimement, mais beaucoup pour son jeu et sa voix, teintée de juvénilité maîtrisée, délicieusement assurée, bien projetée et d’une précision idéale. En sa compagnie, le Masetto de Frédéric Jost, passe du bon temps, fait quelques crises de jalousie et tient son rang vocal avec aisance. La Donna Anna d’Esther Tonea traverse l’opéra entre haine, désamour, fragilité avec une voix adaptée à la complexité de son rôle et son Ottavio, Michael Gibson, aigus assurés, tout comme sa projection, maintient son personnage dans une demi-teinte et une ambiguïté lui convenant tout à fait.
Dans le rôle du Commandeur, le wagnérien Stephen Milling, sert une partition d’outre-tombe avec des graves et un vibrato des plus inquiétants. Très à l’aise, le Chœur Opéra National Montpellier Occitanie, bien préparé par Noëlle Gény, apporte une pierre maîtresse à l’ouvrage, tandis que la baguette de l’Australo-néerlandais Benjamin Bayl défend une lecture vivante et moderne de l’œuvre.
Michel Egéa

Mozart : Don Giovanni – Montpellier, Le Corum-Opéra Berlioz, 24 mai 2026 ; reprise à l'Opéra de Marseille du 2 au 11 octobre 2026 // opera-odeon.marseille.fr/programmation/don-giovanni
Photo © Marc Ginot
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