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Coup de cœur Carrefour de Lodéon & Concertclassic - Une harpe pas comme les autres - Une interview d’Emmanuel Ceysson


Riche actualité pour Emmanuel Ceysson. Outre la sortie d’un époustouflant récital «Opéra Fantaisie » (1CD Naïve), le jeune harpiste se produit à Paris, Salle Gaveau, le 15 octobre, dans le cadre de la nouvelle série « Gaveau Intime » de Naïve. Le 19, les mélomanes lyonnais, Salle Molière, goûteront à leur tour à un jeu dont la richesse balaie bien des clichés associés à la harpe. Rencontre avec un virtuose qui est aussi Première Harpe de l’Orchestre de l’Opéra de Paris depuis sept ans.

Votre jeu a considérablement gagné en couleur et en projection depuis vos débuts ; j’imagine que l’expérience de la fosse à l’Opéra de Paris a beaucoup pensé sur cette évolution…

Emmanuel Ceysson: J’avoue qu’au moment de mon entrée à l’Orchestre de l’Opéra je n’avais pas une grande culture lyrique. Les sept années écoulées ont été l’occasion de découvrir tout un répertoire, de travailler avec un orchestre de premier plan, de faire des rencontres musicales merveilleuses. Mon rapport avec l’instrument a été chamboulé du tout au tout depuis que je suis à l’Opéra. D’abord parce que, quand on joue dans une fosse d’orchestre il faut penser à « remplir », il faut jouer pour le dernier rang de la salle – surtout à la Bastille -, on ne joue pas comme pour un récital ; il faut apprendre à y aller !

Par ailleurs il faut savoir développer différentes couleurs selon le répertoire et, aussi, selon le moment de l’opéra où l’on se trouve. Par exemple, dans le «Una furtiva lagrima » de L’Elixir d’amour, la harpe accompagne le basson et peut se permettre de descendre très bas. A côté de cela, dans des morceaux comme la Chevauchée des Walkyries, si l’on n’y va pas, si l’on ne s’ «arrache» pas les doigts, on ne passe pas le deuxième rang. Toutes ces expériences m’ont permis d’ouvrir énormément ma palette de couleurs depuis sept ans.

Et j’imagine aussi que certains chefs vous y ont plus aidé que d’autres…

E. C. : Bien sûr, et en particulier Philippe Jordan pour qui le travail sur la couleur est très important. Jamais un chef ne m’a demandé de « descendre » autant en fosse. J’ai toujours des scrupules ; j’ai peur que l’on ne m’entende pas, mais j’ai appris à lui faire confiance et il m’a justement appris à me développer dans la douceur extrême du jeu. Il faut savoir aussi pousser les auditeurs à tendre l’oreille. Je suis reconnaissant à Philippe de m’avoir appris ça. Depuis mon entrée à l’Opéra de Paris, j’ai effectué une énorme avancée du point de vue sonore.

Quels seront vos grands moments de la saison en tant que Première Harpe de l’Orchestre de l’Opéra ?

E. C. : Je ne participe pas à toutes les productions de l’année, mais j’ai déjà bien commencé avec Les Contes d’Hoffmann, un ouvrage où l’on entend beaucoup la harpe. Je suis par ailleurs gâté avec l’enregistrement que nous réalisons de La Belle au bois dormant de Tchaïkovski, sous la direction de Philippe Jordan. Cette bande n’a pas vocation à être commercialisée ; elle est destinée à accompagner le Ballet de l’Opéra lors de ses tournées.

Viendront ensuite, à partir de la mi-novembre, les représentations du Don Quichotte de Minkus, qui n’est pas musicalement très enrichissant mais que j’adore parce que c’est un moment de plaisir. En janvier, je participerai à Khovantschina, puis suivra Le Ring, où je ferai Rheingold et Siegfried. J’attends avec beaucoup d’impatience aussi Falstaff et je terminerai l’année par du ballet avec La Sylphide, une partition assez attendrissante pour les harpistes.

Venons-en à votre actualité de soliste et au récital « Opéra Fantaisie » qui vous signez chez Naïve. Il s’agit bien de votre premier enregistrement solo ?

E. C. : En lien avec la USA International Harp Competition j’ai déjà réalisé un CD en soliste qui n’a été distribué que de manière confidentielle dans les magasins de harpes, mais ça n’a rien à voir avec le gros projet que j’ai pu mener à bien chez Naïve. Après avoir passé pas mal d’opéras en revue dans la fosse, il était important pour moi de travailler sur la fantaisie d’opéra ; un genre typique du XIXe siècle.

J’ai regroupé plusieurs des grandes fantaisies écrites pour la harpe à cette époque et j’y ai pu y ajouter – c’est un très beau hasard – un morceau sur Les Contes d’Hoffmann qui vient d’être écrit par Jean-Michel Damase. Par ailleurs, je crois que je ne connais pas si mal mon instrument ; je me suis donc mis à l’oeuvre et j’ai écrit une paraphrase sur Carmen. Cet opéra à une grande importance pour moi ; c’est le premier que j’ai écouté étant gamin – nous avions la version Berganza/Abbado, souvent écoutée pendant les longs trajets sur la route des vacances avec mes parents… - ; c’est aussi le premier opéra que j’ai joué en tant que musicien d’orchestre, sous la direction de Myung Whun Chung avec le Philharmonique de Radio France à Orange en 2004, puis en tournée au Japon. J’adore Carmen : j’ai choisi les airs qui me tiennent le plus à cœur et je les ai adaptés pour la harpe en prenant garde de ne pas les dénaturer. La harpe, les gens le savent peu, a un répertoire important, mais surtout composé par les harpistes – du fait de certaines spécificités, ce n’est pas un instrument pour lequel il est facile d’écrire. S’il est assez confidentiel, le répertoire de harpe n’en est pas moins important et regorge de trésors écrits par d’illustres inconnus - inconnus du public en tout cas.

Par exemple Elias Parish-Alvars (1808-1849), qui compte beaucoup pour les harpistes…

E. C. : C’est l’inventeur de la technique moderne de la harpe ! Il s’est passé la chose suivante : en 1812 le facteur (de piano et de harpes) Sébastien Erard – qui, quelques années plus tard, inventera le double échappement pour le piano – met au point le double mouvement de pédale à la harpe. Jusqu’alors la harpe était limitée d’un point de vue technique et ne pouvait pas moduler dans toutes les tonalités. Grâce à Erard, qui était alors établi à Londres, les choses changent. Parish-Alvars, jeune harpiste anglais, découvre la harpe à double mouvement, comprend l’immense apport d’Erard et invente la technique moderne. Liszt parle des « combinaisons diaboliques » de Parish-Alvars ; Berlioz le décrit comme le « Liszt de la harpe » ; grâce à Parish-Alvars l’instrument sort de la confidentialité, du salon, pour devenir un instrument virtuose, un instrument d’orchestre aussi. En voyant cela, Berlioz a eu envie d’écrire le Bal de la Fantastique.

Selon quelle logique avez-vous organisé le programme d’un disque où, outre Paris-Alvars, on relève les noms de Zabel, Kühne, Spohr, Damase et… Ceysson ?

E. C. : Zabel (1834-1910) était le harpiste solo du Bolchoï et c’est pour lui que Tchaïkovski a composé les cadences du Lac des cygnes, de La Belle au bois dormant, entre autres. Zabel était allemand mais a fait toute sa carrière au Bolchoï. C’est lui qui a formé Ekaterina Walter Kühne (1870-1930), grande harpiste et mère de l’école russe de harpe, qui lui succéda dans l’Orchestre du Bolchoï. Zabel a écrit un Fantaisie sur Faust de Gounod et Kühne en a fait de même sur Eugène Onéguine. En ce qui concerne la France et Jean-Michel Damase (né en 1928), il faut rappeler que celui-ci est le fils d’une très grande harpiste du XXe siècle, Micheline Kahn (1889-1987), qui est la dédicataire des deux œuvres pour harpe solo de Fauré. Jean-Michel Damase a grandi auprès de la harpe et nous a écrit beaucoup de pièces. Quant à Louis Spohr (1784-1859), qui était violoniste, sa femme était harpiste et il a signé des variations sur un air d’un opéra de Méhul.

Les compositeurs contemporains s’intéressent-ils à la harpe ?

E. C. : Ils sont nombreux à le faire mais, il ne faut pas se voiler la face, tout n’est pas intéressant. Cela dépend des pays. En France, Bruno Mantovani a écrit une pièce intéressante en 2007 : Tocar. Isabelle Moretti, professeur au CNSM de Paris a fait pas mal de commandes et a créé un concerto de Philippe Hersant, un autre de Michèle Reverdy. Les Américains s’intéressent pas mal à la harpe : Benjamin Boyle m’avait dédié une pièce de facture néo-classique il y a quelques années. J’aime faire prendre conscience aux compositeurs que la harpe est un instrument qui offre énormément de possibilités sonores d’une part, mais aussi de possibilités d’effets, de bruits, etc. Souvent ils n’en profitent pas assez et ils ont peur d’écrire trop complexe. Il faut oser ; dans ma Fantaisie sur Carmen, même s’il s’agit d’une pièce très classique, je n’ai pas hésité à écrire compliqué pour montrer tout ce que l’on peut faire avec une harpe. Plutôt que de recevoir une pièce d’un compositeur, j’aime travailler avec lui.

Bientôt, lors d’un récital à Padoue, je jouerai Gesine de Toshio Hosokawa, compositeur japonais installé en Allemagne. On ne manque pas de répertoire contemporain mais, même si j’en joue, ce ne sont pas mes premières amours, il faut que cela en vaille vraiment la peine.

Qu’interpréterez-vous à Gaveau, le 15 octobre, et à la Salle Molière à Lyon le 19 ?

E. C. : Il est impossible de donner toutes les pièces du disque dans un même récital car elles demandent une endurance physique monstrueuse. J’en ai choisi quatre : la Fantaisie sur les Contes d’Hoffmann de Jean-Michel Damase, Carmen, Eugène Onéguine de Kühne, une pièce qui marche très bien en public, et celle sur Faust de Zabel. A côté de ça, on entendra des fantaisies, de Spohr, de Granjany, pour harpe seule, de Saint-Saëns (en duo avec Satenik Khourdoian, jeune violoniste avec laquelle j’adore jouer), et de Fauré (la Fantaisie pour flûte et piano transcrite pour harpe, avec Philippe Bernold à la flûte).

Quels sont vos projets d’avenir ?

E. C. : J’avoue ne pas trop m’ennuyer avec la sortie du disque ! En décembre je donnerai beaucoup de concertos en Allemagne, celui de Glière – très demandé – en particulier. Je ferai sûrement une apparition en cours de saison auprès de Jean-François Zygel au Châtelet, la date n’est pas encore fixée. Pour la saison 2013-2014 j’ai des projets avec le Palazzetto Bru-Zane à Venise, avec l’Orchestre d’Avignon et aussi en Colombie où j’enseigne bénévolement.

Parlez-moi de cette expérience…

E. C. : Il s’agit d’une mission que je réalise avec l’Ambassade de France depuis cinq ans déjà. Je me suis rendu pour la première fois en Colombie en 2006 au Festival de Carthagène. J’y ai rencontré de jeunes étudiants harpistes de Bogota et j’ai mesuré combien la vie était difficile pour eux - peu d’instruments, peu de professeurs… -, mais à quel à point aussi ils étaient passionnés. Plus on a difficultés, plus on a envie d’y arriver. J’ai pris contact avec l’Ambassade de France et nous avons mis en place des cátedras : une a deux fois par an je passe une semaine ou dix jours en Colombie et je donne huit ou neuf heures de cours par jour ; cours collectifs ou individuels. En cinq ans les progrès ont été hallucinants : j’ai des élèves qui sont passés dans des orchestres en Amérique du Sud, j’en ai que je vais présenter au CNSM de Paris dans les mois à venir, car ils ont vraiment la capacité d’y entrer. Je retourne en Colombie en mai prochain et, par la même occasion, j’y donnerai un ou deux concerts. C’est un pays, des gens, une culture que j’adore !

Propos recueillis par Alain Cochard, le 21 septembre 2012

15 octobre 2012 – 20h 30

Paris – Salle Gaveau

www.gaveauintime.com

19 octobre 2012 – 20h

Lyon – Salle Molière

Rens. : 04 78 25 91 39

Site d’Emmanuel Ceysson : www.emmanuelceysson.com

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