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Compte-rendu - Salomé au Staatsoper de Berlin - Fascinante Evelyn Herlitzius

Voilà une production qui a fait ses preuves, et n’en finit pas de montrer son efficacité, tant elle laisse le champ libre aux interprètes mis à découvert, dans l’impossibilité de se réfugier derrière des éléments de décor. Avant la production star qui verra le 27 octobre Placido Domingo en Boccanegra sous la baguette de Daniel Barenboïm, cette vertigineuse descente dans les abîmes des âmes mortes est un des temps forts de la saison automnale du Staatsoper, entre Chevalier à la Rose, Barbier de Séville et Traviata de répertoire.

Guère de luxe décadent dans cette salle de gardes d’une quelconque citadelle sans style, sinon la riche tenue d’Hérodias, façon Bakst . Hérode lui, n’est que cruel fantoche bouffi par les vices, le front pitoyablement couronné de fleurs, le visage blanchi et rougi comme un de ces masques de cabaret dont on raffole outre-Rhin. La version Kupfer n’a guère vieilli, car ce style de transposition, ici plutôt discrète, continue de faire sa loi pour la majorité des productions actuelles. Gaza plutôt que Gustave Moreau, l’esthétique de casemate plutôt que celle d’un symbolisme orientalisant qui chargerait encore la musique déjà écrasante de Strauss. Disons simplement que la gestique et les rapports des personnages se sont un peu vidés, comme il est normal : même les Noces de Figaro de Strehler perdirent leur lumière au fil des reprises.

Heureusement pour pallier la perte d’intensité, cette Salomé rassemble des interprètes portés par un engagement frénétique On a aujourd’hui oublié les décennies de grosses dames aux coffres wagnériens : les Salomé de l’heure sont belles, et suffisamment sexy pour avoir les moyens de leur luxure. Comme Malfitano ou Migenes-Johnson, et bien plus qu’une Mattila à Paris, à qui cette morbidité lubrique ne convenait guère, Evelyn Herlitzius conduit admirablement l’évolution de son triple personnage: d’abord gracieuse et ennuyée, puis boulimique d’un amour qui la fait devenir femme sans pouvoir le réaliser, tout en lui faisant toucher à des sphères métaphysiques qui ne l’avaient guère effleurée, dans sa prison de pourriture dorée. Enfin « déesse de l’immortelle hystérie », la « beauté maudite » d’Huysmans, menaçante plus que séduisante dans une danse cruelle où les voiles servent de fouet, et hors d’elle dans sa mort d’amour, enfin libérée de sa solitude par l’illusion de la rencontre avec l’autre. Vocalement, une stridence parfois rocailleuse, toujours âpre, mais qui jamais ne passe la ligne rouge de l’inexact.

Monstre-né parmi les monstres, totalement amorale dans sa fondamentale indifférence, Salomé ne touche à l’humanité qu’au fond de l’horreur, et comme malgré elle, découvre l’absolu dans le vide d’une tête coupée. Dire qu’Herlitzius en livre une incarnation habitée serait fade, car il s’agit ici d’une prestation exorbitée, d’une fascinante transformation de l’enfant pourrie devenue bouche d’enfer et de mort dans sa virginité figée, qui laisse l’interprète exsangue et le public tétanisé.

Pour les Français, la représentation brille également d’un autre intérêt, puisque Philippe Jordan, que l’on verra bientôt à l’œuvre à l’Opéra de Paris, en était le chef de quadrige. Et incontestablement, voilà une baguette qui cravache, encore plus loin que les excès de l’héroïne elle-même. Là où Strauss aurait souhaitait que l’on jouât sa partition comme une musique elfique, voici du troll, de la violence sans répit, qui ne laisse à Salomé aucune de ces plages de rêve où passent les bouffées d’une jeunesse mourante et le rêve ineffable de l’amour qui ne sera pas vécu. De quoi aérer, en un rien de temps, la putréfaction du monde d’Hérode et accentuer sa perte. Avec sa fougueuse jeunesse, Jordan se grise de cette accélération dramatique et crée un état d’urgence permanent. Terriblement efficace, surtout avec un orchestre dont Barenboïm développe constamment la couleur dramatique.

Transcendés par cette ambiance électrique, les autres interprètes y ajoutent leur propre stress : de Reiner Goldberg, idéalement corrompu dans le débris pantelant qu’est Hérode, mais avec une voix elle, en parfait état de nuire, au sain et athlétique Jochanaan de Mark Doss, à la stature en harmonie avec la voix éclatante de vigueur. Seule la belle Hérodias de Rosemary Lang semble un peu en retrait par rapport à ces monstres scéniques. Mais la transe l’emporte, irrésistible, au long de cette heure quarante pendant laquelle le public n’a même pas la force de tousser.

Jacqueline Thuilleux

Strauss : Salomé, Staatsoper de Berlin, le 10 octobre, puis le 23 octobre 2009 et les 10, 17 et 23 avril 2010

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Photo : DR
 

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