Journal

18ème Festival de Pâques de Deauville – Le choc Greif – Compte-rendu

Les émotions musicales n’ont pas manqué au cours du week-end inaugural du 18ème Festival de Pâques de Deauville, mais s’il est une qu’on retient avant toute autre, c’est bien l’interprétation donnée par Pierre Fouchenneret, Adrien Boisseau, Jérôme Pernoo et Jérôme Ducros du Quadruple Concerto « Danse des morts » d’Olivier Greif (1950-2000), avec l'accompagnement de l’Atelier de musique moderne du Festival dirigé par Maxime Pascal. Sans chef, l’Atelier interprète d’abord le Prélude et scherzo pour cordes op. 110a de Chostakovitch, diptyque dont le mystère et la rageuse âpreté sont parfaitement mis en valeur par les jeunes archets.

Maxime Pacal et l'Atelier de musique moderne / photo © Claude Doaré

Outre l’admiration que Greif éprouvait pour Chostakovitch, on ne pouvait trouver meilleure introduction au surgissement et à la puissance visuelle du Quadruple Concerto. Créé dans le cadre du Festival de Cordes-sur-Ciel en 1998, l’Opus 352 du compositeur français fut terminé le jour-même de sa création et Jérôme Ducros, qui faisait partie des soliste de la première, nous a confié se souvenir de l’encre à peine sèche des dernière pages du 3ème mouvement. Le Réveil des Morts, Lamentations Jeriemiae, Danse des morts : musique saisissante et d’une formidable urgence – quel hallucinant finale ! -, hantée par la camarde, mais jamais encline à la déliquescence morbide. « Le Quadruple Concerto n’est ni désespéré, ni désespérant », remarque très justement Brigitte François-Sappey. Tout l’art de l’équipe menée avec autant de précision que d’énergie par Maxime Pascal est de le démontrer, avec des couleurs et une énergie auxquelles le public réserve un vrai triomphe. Pas à pas progresse la reconnaissance à sa juste place d’un des plus grands compositeurs français de la seconde moitié du XXe siècle.

Changement de ton en seconde partie avec la Symphonie concertante pour violon et alto KV 364 de Mozart où les fervents archets d’Amaury Coeytaux et Lise Berthaud nouent le plus beau des dialogues. Respiration des mouvements vifs, rejet de toute surcharge expressive, de tout alanguissement dans l’Andante : la musicalité n’a d’égal ici que la justesse stylistique.
 

Jonas Vitaud et le Quatuor Hermès / photo © Claude Doaré
 
Après cette entrée en matière orchestrale, le Festival de Pâques revient dès le lendemain matin à ce qui fait son identité, la musique de chambre, avec un concert aussi original qu’ambitieux qui démontre que le programmation est largement ouverte à la modernité.
Le Quintette avec piano de Thomas Ades (2000) réunit le Quatuor Hermès et Jonas Vitaud. Nouvelles recrues du Festival, les Hermès témoignent d'une parfaite entente avec un pianiste habitué de longue date de Deauville. Jamais spectaculaire pour l’auditeur mais d’une redoutable complexité pour ses exécutants, l’ouvrage du britannique les montrent faisant ici corps avec beaucoup de souplesse et une grande subtilité des coloris avec les atmosphères changeantes d’un vaste continuum musical en trois parties enchaînées.
Cette fluidité, cette intelligence des transitions caractérisent tout autant l’approche du Trio pour piano et cordes sous-titré Variations sur la sonnerie de Sainte-Geneviève-du-Mont de Marin Marais de Philippe Hersant que Pierre Fouchenneret, Bruno Philippe et Guillaume Bellom proposent en fin de concert – et en présence de l’auteur. L’intensité, le relief et l’équilibre de leur lecture ont à l’évidence comblé ce dernier, ce que l’on conçoit aisément.

Vrai miracle poétique entre les ouvrages de Ades et de Hersant, que l’interprétation offerte par le Quatuor Hermès du 2èmeQuatuor « Lettres intimes » de Janáček. On est admiratif de la variété des coloris, la finesse des détails, la justesse de la pulsation et toujours captivé et ému par un propos frémissant, tout de poésie et d’émerveillement. Excellente nouvelle, l’enregistrement réalisé à l’occasion du concert figurera sur le CD Janáček que le Festival de Pâques sortira prochainement sous le label B records.

Kelly Hodson, Gabriel le Magadure (violon), Raphaël Merlin (violoncelle), Guillaume Vincent(piano) / © Claude Doaré

Londres : le thème choisi par le Salon Livres et Musique de Deauville cette année a offert au Festival de Pâques le prétexte d’un programme très british et largement ouvert à la rareté. Aussi rondement que finement mené par Gabriel le Magadure, Raphaël Merlin – tous deux membres du Quatuor Ebène –  et Guillaume Vincent, le méconnu Trio pour piano sur des mélodies populaires irlandaises (1925) de Frank Martin fournit une introduction savoureuse à un programme qui se poursuit avec la soprano Kelly Hodson, interprète charmeuse et doucement rêveuse des Three Shakespeare Songs op. 6 de Roger Quilter et de trois mélodies de Rebecca Clarke, où le piano de Guillaume Vincent s’illustre par sa subtilité (mention spéciale pour l’accompagnement à fleur de clavier, d’une merveilleuse délicatesse, de The Seal Man). Deux des Cabaret songs de Britten (Tell me the truth et Calypso) mènent pour conclure à un bouquet bien choisi parmi les Irish, Welsh and Scottish Songs de Beethoven. Entre tendresse, douceur et piquante coquinerie, Kelly Hodson explore ces instantanés vocaux dans le bel écrin que lui tissent ses attentifs partenaires.

Le 18ème Festival de Pâques de Deauville ne fait que commencer et, d’ici au 3 mai, bien des bonheurs et des découvertes vous attendent : ne les ratez pas !

Alain Cochard

Deauville, Salle Elie de Brignac, Théâtre du Casino, 19 et 20 avril 2014
18ème Festival de Pâques de Deauville, jusqu’au 3 mai 2014 : musiqueadeauville.com

Partager par emailImprimer

Derniers articles