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« Le Chant du sabre » par l’ensemble Aedes à Tourcoing [Genève, 10 nov. ; Reims 28 janv.] – Le Sacre de l’hiver – Compte rendu

Qu’il est loin, le temps où les chœurs se présentaient exclusivement en rang d’oignon et en tenue de soirée ! Le théâtre a fait son entrée parmi les formations chorales, qui sont désormais aptes à offrir de véritables spectacles. Et si les frimas sont arrivés sur la France, ce n’est pas la seule raison qui confère un caractère hivernal à la création que vient de proposer l’ensemble Aedes au théâtre municipal de Tourcoing et à laquelle on souhaite une longue tournée.
Grand rituel
La saison froide est explicitement présente avec le célébrissime « Leiermann » extrait du Winterreise (mais privé du piano prévu par Schubert pour soutenir la voix) ; on pourrait aussi y songer avec les plantes artificiellement cultivées dans la chaleur de « Dans la serre », le troisième des Wesendonck Lieder sur lequel s’ouvre la soirée, dans un arrangement dû à Clytus Gottwald, extraordinaire transcripteur dont d’autres formations françaises ont eu à cœur de révéler les œuvres. L’hiver, on croit aussi le voir lors des moments les plus intenses du spectacle : au cours de ce grand rituel agencé par le metteur en scène Pier Lamandé, où une atmosphère presque religieuse est instaurée par les lumières somptueuses d’Antoine Travert avant même que la percussionniste Eriko Minami s’empare de ses instruments, la « foule » se met à tourner obstinément autour de l’estrade centrale, puis s’attaque à celle-ci, en retire des planches pour l’ouvrir, et en extrait un petit arbre nu et desséché qu’elle redresse et semble vénérer.

© Marc de Pierrefeu - Le Philtre
Musique du vent
Sacre de l’hiver ? A ce culte étrange se mêle le hiératisme du théâtre Nô, auquel le programme associe des œuvres du répertoire occidental (Bach avec le choral « O Haupt voll Blut und Wunden » s’ajoute à Wagner et Schubert, puis Philippe Hersant et plusieurs compositeurs de l’Est de l’Europe – Schnittke, mais aussi les Estoniens Veljo Tormis et Evelin Seppar). Masato Matsuura ne fait pas que manier le sabre, malgré le titre du spectacle, et il intervient vocalement à plusieurs reprises, avec cette émission propre au théâtre classique japonais. Une œuvre a d’ailleurs été commandée à Aurélien Dumont (né en 1980) pour combiner les deux styles musicaux : Kazegaku (« musique du vent ») fait se superposer et s’entrelacer le chant occidental et le chant utaï, spécifique au Nô, avec un résultat particulièrement frappant.
Soixante-quinze minutes d’apesanteur
Vêtus de blanc ivoire ou de beige, arborant des tenues unisexes et vaguement ethniques où l’on reconnaît même une sorte de crinoline retroussée, les membres d’Aedes sont bien sûr autant acteurs que chanteurs. Se détachent deux personnages aux habits plus sombres : le susnommé Masato Matsuura, qui endossera par la suite kimono et coiffe kanmuri, mais aussi et surtout Mathieu Romano, qui parvient à diriger son ensemble tout en lui tournant le dos. Tout en restant face au public, le chef de chœur guide par ses gestes les chanteurs et les instrumentistes (outre la percussionniste, on remarque aussi la présence de la flûtiste Mayu Sato). Soixante-quinze minutes d’apesanteur dont le public sort aussi fasciné qu’enthousiaste.
Laurent Bury

« Le Chant du sabre » – Tourcoing, Théâtre municipal Raymond Devos, 7 novembre ; prochaines représentations le 10 novembre 2026 à la Cité Bleue (Genève) // lacitebleue.ch/fr/evenements/2026-2027/le-chant-du-sabre
et le 28 janvier 2027 à l’Opéra de Reims : operadereims.com/event/le-chant-du-sabre-26-27/
Photo © Marc de Pierrefeu – Le Philtre
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