Journal
Roméo et Juliette par les Ballets de Monte-Carlo – Vérone Side Story – Compte-rendu

Bientôt trente ans (décembre 1996) qu’avec ce ballet percutant, ils s’aiment et s’entretuent sur les scènes du monde (27 pays), ces amoureux terrassés par leur entourage, les barrières d’un monde impitoyable face à leur innocence. Et douze compagnies les ont happés et précieusement inscrits dans leur répertoire, pour le plaisir jubilatoire de follement vibrer face au drame shakespearien, auquel Jean-Christophe Maillot ajoute sa propre frénésie, sa fureur de vivre, sa virtuosité sonnante mais pas trébuchante !

© Alice Blangero
Un phare dans l’histoire de la danse
On l’a tant de fois contée au ballet, la terrible histoire, depuis que Prokofiev lui offrit sa formidable partition, aux couleurs fortes, aux rythmes envoûtants, sans relâche, et où s’illustrèrent, sur la scène du Kirov, les beaux chaussons de la divine Galina Oulanova, en janvier 1940 ! Depuis, tous s’en sont emparés, de MacMillan, qui y fit resplendir le couple mythique Noureev-Fonteyn, à l’humanisme déchirant de la version Béjart, où Jorge Donn marqua le siècle autant qu’un Nijinsky. Et tant d’autres, comme Noureev et Grigorovitch.

© Alice Blangero
Coup de poing
Tranchant avec le romantisme, le Roméo et Juliette de Maillot est à coup sûr un coup de poing dans la figure. On sait son style porté par une vraie furia, une sorte de rage pour secouer la mollesse des conventions tout en gardant un idéal de beauté qui n’a rien de révérencieux. Ici, il va droit au but et on ressent déjà dans son défi l’accomplissement qui se fera jour ensuite dans sa Mégère apprivoisée et sa Bayadère, deux plus récents chefs d’œuvres, où la part psychologique sera plus fouillée. Pour son Roméo, il attaque, d’estoc et de taille, avec des gestes parfois géométriques, en lignes brisées, la part non sociale mais cléricale qui va provoquer le drame, en faisant revenir le rôle finalement central à frère Laurent, malheureux prêtre qui déclenche les catastrophes en croyant faire le bien. Sa noire silhouette, ici le très graphique Jaat Benoot, plane sur l’histoire, et un flou psychologique émane de lui et de ses mouvements sacramentels ou torturés, crucifié permanent qui crucifiera les autres. On se souviendra longtemps de l’image de Juliette avec une projection de la croix derrière son corps étendu, vue clef dans la scénographie d’ Ernest Pignon-Ernest, fidèle compagnon de scène de Maillot.
La fougue de la jeunesse
Les costumes de Jérôme Kaplan sont élégants et légers, avec juste ce qu’il faut de clin d’œil à la Renaissance pour se détacher sur les panneaux dénudés et tournoyants qui constituent le décor, comme si l’action était intemporelle, ce qu’elle est en fait, et nullement véronaise ou autre. Les querelles de familles ont donc été laissées un peu de côté, et le projecteur mis sur la folle ardeur de la jeunesse, prête à s’affronter en joutes malicieuses et vitales, et devenant par malheur, mortelles. Tout gambade, tout bondit, tout virevolte, sauf dans les admirables pas de deux qui réunissent les héros, et demandent une interprétation brûlante. Ceux choisis pour l’une des représentations monégasques n’avaient peut-être pas la sensualité souhaitée, même si les longues jambes et les merveilleux cambrés de Kathrin Schrader, ainsi que la fraîcheur de Jérôme Tisserand dégageaient la juvénilité de leurs rôles.

© Alice Blangero
Interprètes marquants
On a également été ébloui par la dure et accrocheuse silhouette de Marianna Barabas en lady Capulet, succédant à tant d’autres vedettes de la compagnie comme jadis Paola Cantalupo, tandis que les profils de Bernice Coppieters et de Chris Roelandt, interprètes de la création, continuent de hanter les souvenirs. Et quel contraste savoureux que celui de l’étourdissant Daniele Delvecchio en Mercutio, giclant comme un diable hors de sa boîte, avec l’impitoyable Tybalt de Simone Tribuna et la prestance altière de Alejandro Moya Vaquero, aussi beau et impersonnel Paris que le rôle le réclame.
Une œuvre qui fait choc
On le sait, Maillot n’est que très peu lyrique. Sa marque est celle de l’action, et il frappe plus dans les affrontements ou les étreintes furieuses que dans les élans vers quelque idéal. Même s’il sait flirter avec l’abstraction, ses chaussons sont sur terre et il les fait frapper durement. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait choisi pour accompagner son délire bagarreur et désespéré la version enregistrée sous la direction de Valery Gergiev, qui précipite les pans de la partition comme des éboulements. Car le ballet de Maillot cogne : tantôt brûlant, tantôt glacé, il laisse des marques.
Jacqueline Thuilleux

Opéra de Monte Carlo, le 30 octobre 2026.
Photo © Alice Blangero
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