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L’Heure espagnole & L’Enfant et les sortilèges à l’Opéra Royal de Wallonie/Liège – Maman, j’ai raté l’horloge ! - Compte rendu

Ultime étape du voyage du spectacle réunissant les deux opéras de Ravel monté par Jean-Louis Grinda : après Avignon en 2023, Tours en 2024 et Monte-Carlo en 2025, l’Opéra royal de Wallonie est le dernier des quatre coproducteurs à présenter le désormais traditionnel couplage L’Heure espagnole / L’Enfant et les sortilèges – les autres tentatives visant à associer l’un des deux à d’autres actes uniques ayant rarement emporté l’adhésion. Mariage de la carpe et du lapin, sans doute, et que le compositeur n’a jamais prévu, contrairement au clash d’atmosphères délibéré du Trittico puccinien. Pour le metteur en scène peut se poser la question de l’éventuelle unité à trouver, par-delà la présence d’horloges dans les deux œuvres.

P. Derhet, V. Ordonneau, P. Bolleire & I. Thirion © J. Berger – ORW-Liège
Point de vue inversé
Jean-Louis Grinda assume cette disparité, en inversant le point de vue habituel : L’Enfant devient « réaliste », tandis que L’Heure espagnole se veut « totalement imaginaire ». Sauf que cette idée n’est que partiellement réalisée sur le plateau. La gauloiserie ibérique de Franc-Nohain se déroule certes dans un décor dessiné où les personnages dansent autant qu’ils y marchent, mais elle est finalement lestée de diverses mains aux fesses et autres gestes venant surligner au marqueur fluorescent ce que le librettiste avait l’art de suggérer par son discours finement ciselé.
Quant à L’Enfant, si l’on se croit d’abord un peu à Downton Abbey où une armée de domestiques se seraient ligués pour punir un sale gosse délaissé par sa lady de mère, le procédé ne tient qu’en partie : Jean-Louis Grinda a beau ne pas vouloir « de chaise qui chante, d’horloge qui parle », il n’en est pas moins obligé d’introduire une tasse géante et de coiffer d’un abat-jour en guise de chapeau chinois la chanteuse qui interprète le rôle ; plus loin, le chœur de l’Arithmétique l’oblige à faire entrer en scène une masse d’enfants tout de blanc vêtus et arborant le bonnet d’âne. Et au tableau du jardin, il faut bien recourir aux costumes et aux masques pour suggérer les différents animaux, ce qui nous ramène un peu à ce que ce spectacle prétendait éviter.

© J. Berger – ORW-Liège
L’intéressante chorégraphie signée Eugénie Andrin (peut-être est-ce à elle aussi que l’on doit l’hommage à Broadway qui conclut L’Heure espagnole) vient heureusement battre en brèche le parti pris de réalisme : l’entrée des trois danseurs adultes façon morts vivants est l’un des rares moments où l’on peut croire que l’Enfant ait peur, et avec les cinq jeunes danseurs, rainettes habillées en nageurs, ce merveilleux que la production prétendait mettre à la porte revient par la fenêtre.

J. Mossay, M. Kalinine & L. Félix © J. Berger – ORW-Liège
Dans la fosse, Jean-Yves Ossonce n’hésite pas à conférer un grand relief aux savoureux détails de l’orchestration ravélienne, rendant saillant tel ou tel passage que l’on n’avait pas le souvenir d’avoir aussi bien entendu sous d’autres directions. On regrettera que le chœur de l’ORW soit caché pour la plupart de ses interventions dans L’Enfant, au point d’être parfois difficilement audible, mais la maîtrise, elle, profite pleinement de son quart d’heure de gloire.
Boucler la boucle
La distribution permet en quelque sorte de boucler la boucle, puisque l’on retrouve à Liège quelques-uns des artistes qui avaient assuré la création du spectacle à Avignon et à Tours, notamment Anne-Catherine Gillet et Ivan Thirion, dont les voix modifient un peu l’équilibre auquel nos oreilles se sont habituées, Concepción soprano et non mezzo mais à la projection sonore et Ramiro à l’émission plus claire et moins strictement solfégique que ce n’est souvent le cas. Possédant exactement le profil du rôle, Vincent Ordonneau était déjà Torquemada à Monte-Carlo et l’on se réjouit que Gonzalve ait ici pour titulaire un ténor au timbre superbe, un Pierre Derhet particulièrement inspiré dans ses élans poétiques. Don Inigo de grande classe, Patrick Bolleire revient après l’entracte en Fauteuil et en Arbre, tout comme Anne-Catherine Gillet en Bergère et en Chouette.

A.-C. Gillet, P. Bolleire, A. Wakizono © J. Berger – ORW-Liège
Néanmoins, l’Opéra de Liège s’est offert le luxe de titulaires différents pour les rôles de ténor et de baryton, contrairement aux autres théâtres coproducteurs. Loïc Félix excelle dans ses trois personnages mais peut-être surtout en Théière, Pierre Doyen offrant une Horloge convaincante (malgré un léger décalage sur « J’ai un courant d’air dans mon centre ») et un Chat voluptueux. Si Marie Kalinine prête un timbre corsé à la Tasse, au Pâtre et à la Libellule, Marlène Assayag semble un peu éprouvée par la vélocité du Feu et paraît plus à l’aise en Princesse ou en Rossignol. La soprano Julie Mossay et les mezzos Lotte Verstaen et Aurore Daubrun complètent adéquatement la distribution. Reste la question du rôle-titre, où la présence d’Aya Wakizono interroge : le français est très correct, malgré quelques voyelles trop ouvertes, mais l’Enfant appelle-t-il une voix au médium aussi dense (et au vibrato assez peu « enfantin »), et les succès rossiniens de cette artiste la destinent-elle vraiment à ce répertoire ?
Laurent Bury

Ravel : L’Heure espagnole / L’Enfant et les sortilèges – Lièges, Opéra Royal de Wallonie-Liège, 29 octobre ; prochaines représentations les 31 octobre, 3, 6 & 8 novembre 2026 // www.operaliege.be/en/events/operas-lheure-espagnole-lenfant-et-les-sortileges-2026/
Photo : P. Bolleire & A.-C. Gillet © J. Berger – ORW-Liège
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