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Concert « Mixité lyrique » du Palazzetto Bru Zane / Festival Clémence de Grandval (jusqu’au 29 octobre) – Entre au panthéon, vicomtesse ! - Compte rendu

 

 

Cet automne, le Palazzetto Bru Zane a décidé de consacrer la majeure partie de ses efforts à défendre Clémence de Grandval (1828-1907). Après la recréation de son opéra Mazeppa à Munich en janvier 2025 (1), et la parution de l’enregistrement quelques mois plus tard, il paraissait dommage de s’arrêter en si bon chemin. Les concerts vénitiens de septembre-octobre se penchent donc sur la musique de chambre et les mélodies de cette élève de Saint-Saëns, en les rapprochant des compositions de ses contemporains. Avec un but avoué : prouver que la vicomtesse possédait un talent amplement suffisant pour que ses œuvres s’inscrivent durablement au répertoire.

 

Marie-Andrée Bouchard-Lesieur & Jérôme Boutillier © PBZ - Daniele Zoico

 
La voix sous toutes ses formes
 
En ce samedi 3 octobre, dans le cadre somptueux de la Scuola Grande San Giovanni Evangelista, la voix était à l’honneur, sous toutes les formes que Clémence de Grandval sut exploiter : mélodies pour voix soliste et orchestre (dont seul le piano-chant a été conservé, hélas), poème lyrique pour deux chanteurs et orchestre (même remarque), chœur avec soliste, air et duo d’opéra. La première partie du concert est exclusivement réservée à la compositrice, les compositeurs occupant la seconde.

 

Emmanuel Christien & Jérôme Boutillier © PBZ - Daniele Zoico

En l’absence d’orchestre (et de partition d’orchestre, on l’a dit), les voix sont soutenues, par ces différentes pages, par le pianiste Emmanuel Christien, dont on a déjà eu l’occasion de dire toute le bien qu’on pensait de son art d’accompagnateur, puisqu’il participe régulièrement aux concerts de la compagnie Winterreise.(2) La soirée s’ouvre sur « La Fiancée de Frithiof » (1887), ample mélodie à l’introduction instrumentale assez développée, interprétée avec sensibilité par Hélène Carpentier, qui lui confère tout le relief voulu. Le texte de cette charmante « légende scandinave » est dû au poète Charles Grandmougin, comme le « Chant du reître » qui suit (1890), mais quelle idée Mme de Grandval a-t-elle eut de mettre en musique ce poème belliqueux ? Heureusement, Jérôme Boutillier n’en fait qu’une bouchée, avec toute  la vigueur et la vaillance qu’on lui connaît.
On passe ensuite à Atala, poème lyrique d’après Chateaubriand (1880), avec un air auquel Marie-Andrée Bouchard-Lesieur prête toute l’opulence de sa voix de mezzo, d’abord dans un très bel air, puis rejointe par Jérôme Boutillier dans un duo enflammé, même si l’on a connu Louis Gallet librettiste plus inspiré. Pour deux extraits de Mazeppa, Julien Dran reprend le rôle d’Iskra qu’il a tenu au concert et au disque : « Ô Matréna, fleur de l’Ukraine » était l’un des airs les plus marquants de cet opéra, et Hélène Carpentier se charge d’incarner l’héroïne dans le « duo de désamour » qui suit. En conclusion, le chœur « Les Heures » achève de montrer que Clémence de Grandval mérite d’entrer au panthéon musical.
 

Emmanuel Christie, Hélène Carpentier & Julien Dran © PBZ - Daniele Zoico

 
Une rareté absolue
 
La seconde partie du concert verra alterner raretés et tubes, compositeurs illustres et parfaits inconnus. Le duo de Don César de Bazan du jeune Massenet, qui est loin d’être son titre le plus rebattu, inclut un fort beau duo pour soprano et mezzo. Célébrissime, à l’inverse, le duo Nadir-Zurga, superbement interprété par Julien Dran et Jérôme Boutillier, qui en ont fait leur cheval de bataille (mais quel dommage d’avoir préféré la version qui reprend « oui, c’est elle, c’est la déesse » plutôt que la version originale). Rareté absolue ensuite, avec un extrait de la cantate Médée qui valut  le Premier Prix de Rome 1879 à Georges Hüe (1858-1948), dont les œuvres ont sombré dans un oubli total, oubli fort regrettable si sa carrière fut à la hauteur de cette cantate, sublimée par l’interprétation incandescente de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur. Hélène Carpentier chante un air de Cendrillon, où l’on peut regretter que la véhémence de certains aigus s’accordent mal avec le caractère du personnage.

 

Emmanuel Christien & Marie-Andrée Bouchard-Lesieur © PBZ - Daniele Zoico

De Gounod, un tube, « Anges du Paradis », qui donne à penser que Vincent ira comme un gant à Julien Dran lorsqu’il le chantera à Marseille en avril prochain (dans la production actuellement donnée à Lausanne avec une autre distribution), et une rareté, l’air de Ben-Saïd dans Le Tribut de Zamora : Jérôme Boutillier a chanté le rôle avec brio lors de la résurrection scénique de cet opéra (3), mais il s’agit ici d’une version dotée d’un fin différente, moins brillante. De Victorin Joncières, les quatre solistes donnent un ensemble tiré de son Chevalier Jean (peut-être, après Dimitri et Lancelot, le PBZ envisage-t-il de redonner sa chance à cet opéra-comique), puis un irrésistible quatuor du jardin de Faust, Julien Dran et Jérôme Boutillier ayant été les protagonistes de la production donnée à Lille et Salle Favart (4), avant d’offrir en bis le quatuor de Rigoletto dans sa version en français, celle qu’ont toujours entendue nos grands-parents, et que le public vénitien, bon prince, applaudit chaleureusement.
 
Laurent Bury
 

Venise, Scuola Grande San Giovanni Evangelista, 3 octobre, 2026

Festival « Clémence de Grandval, une vicomtesse à l’avant-garde, jusqu’au 29 octobre 2026 : bru-zane.com/fr/ciclo/ciclo-grandval-una-nobile-allavanguargia/#
 

(1) www.concertclassic.com/article/mazeppa-de-clemence-de-grandval-munich-une-eleve-plus-douee-que-le-maitre-compte-rendu
 
(2) www.concertclassic.com/article/concert-interstices-2-de-la-compagnie-winterreise-la-maison-de-lasie-du-sud-est-prochaines

(3) www.concertclassic.com/article/le-tribut-de-zamora-de-gounod-lopera-de-saint-etienne-faites-vous-medecin-je-vous-donne-ma
 
(4) www.concertclassic.com/article/faust-de-gounod-version-1859-lopera-de-lille-reprise-lopera-comique-du-2106-au-107-diables
 
Photo © PBZ - Daniele Zoico

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