Journal

​Anastasia Magamedova / Léontine Maridat-Zimmerlin & Louis Dechambre au Festival international de Colmar 2026 – Les midis curieux du Koïfhus – Compte-rendu

 
Institué dès l’arrivée d’Alain Altinoglu à la direction artistique du Festival international de Colmar, le Cycle Jeunes Talents proposé quotidiennement à 12h30 au Koïfhus – au bas de la rue des Marchands où se trouve la maison natale de la pianiste Marie Bigot – a trouvé son public ; le remplissage de la salle l’atteste. Un succès d’autant plus remarquable que la programmation (bâtie majoritairement en collaboration avec le CNSMDP, parfois avec la Fondation Gautier Capuçon) présente des artistes peu connus du public – pour le moment ...
On avait eu l’occasion d’évoquer le nom d’Anastasia Magamedova l’an passé en vous signalant le concert en solo de Johannes Gray au Koïfhus.(1) Depuis 2019, le violoncelliste forme en effet un duo avec une talentueuse pianiste que le festival de Colmar a permis d’entendre en récital dans un programme réunissant quatre compositrices.
 
 
À l’ombre rêveuse de Chopin

 
Si la curiosité du mélomane est sollicitée côté interprètes, elle l’est aussi pour ce qui concerne les programmes proposés au Koïfhus. Anastasia Magamedova commence par les Soirées musicales, op. 6 de Clara Schumann, un ensemble de six pièces nées de la plume d’une adolescente (entre ses 15 et 17 ans). Ecrit « à l’ombre rêveuse de Chopin », pourrait-on dire – en reprenant la formule de Reynaldo Hahn dans un autre contexte – d’un cahier que la pianiste explore avec une poésie charmeuse (le Notturno) et un toucher chaleureux, jusqu'à l’envol (non troppo allegro, comme demandé) de la pimpante Polonaise conclusive.

 

Anastasia Magamedova © FIC – Bertrand Schmitt  

Un fugitif instant de bonheur
 
On entend plus souvent les Trois pièces pour violoncelle et piano de Lili Boulanger que ses Trois morceaux pour piano (trois courtes pages de 1914). D’un vieux jardin, D’un jardin clair : la palette nuancée de l’interprète traduit finement la mélancolie de la musique. D’aucuns pourraient-être tenté de qualifier le Cortège conclusif de joyeux. Par-delà les apparences, Anastasia Magamedova saisit la nature profonde de la pièce : c’est plutôt d’un fugitif instant de bonheur qu’il convient de parler ; elle en fait ressentir toute la fragilité.  
 
La découverte est totale avec L’Oiseau lunaire de Sato Matsui, compositrice japonaise installée à Paris, ancienne élève de Michel Merlet. Couleur et résonance (aspect qui fait le lien avec le premier morceau de L. Boulanger) sont des maîtres mots dans une composition, d’esthétique très française, qui évoque la contemplation de la voûte étoilée dans une ville la nuit. Un merveilleux moment suspendu, opportunément placé avant l’explosion virtuose des Six Etudes de concert op. 35 de Cécile Chaminade.

 
Chaminade côté virtuose
 
Ce cycle se révèle en contraste complet avec les douces pièces de caractère auxquelles on associe la compositrice française et son élaboration (vers 1885-1886) correspond à l’essor de la carrière de virtuose de l’artiste française. Techniquement très exigeant, le recueil n’est pas sans trahir quelques influences de deux grands amis et soutiens de Chaminade : Saint-Saëns et Chabrier. Du vif argent du Scherzo introductif à l'impatiente Tarentelle conclusive – dédiée à Marie Jaëll – Anastasia Magamedova caractérise avec beaucoup de justesse et exprime tout le suc poétique d’Automne et Impromptu (les nos 2 et 5), deux magnifiques pages qui mériteraient d’exister de façon isolée.
Voiles de Debussy : un bis de poète pour conclure un récital hors des sentiers battus ...
 
 

Léontine Maridat-Zimmerlin © FIC – Bertrand Schmitt  

La mélodie, comme on l’aime
 
Celui proposé le lendemain par Léontine Maridat-Zimmerlin et Louis Dechambre apparaît non moins original. Fauré, Clara Schumann, Tchaïkovski, Ginastera, Enesco : Révélation lyrique de dernières Victoires de la musique, la mezzo a imaginé avec son partenaire attitré une programme déclinant le nuances du sentiment amoureux.
La mélodie – française en particulier – a parfois une image un peu compassée et les organisateurs de concerts se montrent réticents à la programmer. Ils n’ont aucune crainte à avoir avec de jeunes artistes tels que ceux formant un duo primé l’an dernier au 28Concours international de chant de Clermont-Ferrand. Comme Léontine Maridat-Zimmerlin s’en explique dans l’interview qu’elle a accordée à Concertclassic [cf notre rubrique video], la mélodie est en genre particulièrement cher à celle qui aime à explorer l’ « écosystème » formé par la relation poème-musique. Et amener le public à en saisir toutes les richesses.
Parfaitement équilibré, le programme s’accompagne d’une présentation, le plus souvent par la mezzo. Aucune pédanterie musicologique, mais une manière souriante, gourmande, qui traduit l’envie du duo d’ « embarquer » son auditoire. D’une merveilleuse prégnance poétique, Paradis (n°1 de Le Chanson d’Eve) ouvre ce qui, justement, va faire figure de petit paradis pour l’amateur de mélodie et de lied. Et l’on ne résiste pas plus au frémissement amoureux des quatre premiers numéros de l’Opus 13 de Clara Schumann, qu’à trois Fauré « première manière » (Nell, Le voyageur, Automne) explorés de façon aussi simple que sensible.
 
 
Harmonieux équilibre

 
Exemplaire, l’harmonieux équilibre du programme tient aussi aux intermèdes de piano solo qu’il comporte : une romance sans paroles de Mendelssohn prélude idéalement à la Romance op. 73/6 de Tchaïkovski, toute d’amère solitude, et d’autant plus émouvante que Léontine Maridat-Zimmerlin n’en force pas l’expression. Du même auteur, viennent ensuite les Romances op. 38 nos 2 et 3, pareilles à de nostalgiques souvenirs de jeunesse – effet « flash-back » très réussi –, avant que la piquante Pimpinella (le n° 6) ne laisse la chanteuse déployer toute sa vis comica.
 
De vraies raretés trouvent place aussi au programme, telles les deux Canciones op.3 d’Alberto Ginastera où la couleur vocale de la mezzo s’adapte remarquablement à la musique (ce mélange de raucité et d’onirisme dans la Canción a la luna lunanca ...).
Après la Rêverie des Scènes d’enfants de Schumann délivrée d’un jeu bien timbré (et dans un tempo pas trop alangui) par Louis Dechambre, le duo aborde les Trois Mélodies op. 4 (Le Désert, le Galop, Soupir) de Georges Enesco – Léontine Maridat-Zimmerlin a on s'en souvient été distinguée par le Concours Enesco en 2023. Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !, a-t-on envie de lancer aux interprètes en les voyant s'intéresser à des pièces aussi méconnues (2) que captivantes. Et il y a matière : le corpus mélodie/lied d’Enesco totalise près d’une quarantaine de morceaux qui – à l’instar des lieder d’Oskar Posa à la même époque – réinventent la relation voix/piano – avec des parties de clavier très exigeantes. La mezzo et son partenaire en montrent une intime compréhension, avant de conclure par un poète et tendre Après un rêve de Fauré, suivi, en bis, du savoureux boléro Madrid de Pauline Viardot.
 
Alain Cochard
 

Colmar, Koïfhus, 6 juillet (A. Magamedova) et 7 juillet (L. Maridat-Zimmerlin & L. Dechambre) 2026
 
 
(1) www.concertclassic.com/article/johannes-gray-au-festival-de-colmar-cycle-jeunes-talents-du-koifhus-violoncelle-poete  // Notez que le duo Gray-Magamedova se produira le 23 septembre prochain à Paris (Collège des Bernardins).
 
(2) Enesco, auteur dont le nom ne figure même pas à la table des matières du « Guide de la mélodie  et du lied » de Fayard ...
 
© FIC – Bertrand Schmitt  

Partager par emailImprimer

Derniers articles