Journal
L’Orchestre Symphonique de la Monnaie et Alain Altinoglu inaugurent le Festival international de Colmar 2026 [jusqu’au 14 juillet] – La patte d’un maître

Par sa situation géographique, le Festival international de Colmar a tout pour s’affirmer en tant que carrefour d’orchestres européens. Depuis son arrivée à la direction artistique de la manifestation à la toute fin de 2022, Alain Altinoglu joue cette carte pour le plus grand bonheur des mélomanes. D’abord – et ce de façon alternée – avec les deux orchestres dont il a la charge, HR-Sinfonieorchester Frankfurt et Orchestre symphonique de la Monnaie, mais aussi, autres formations invitées cette année, l’Orchestre de chambre de Bâle, l’Orchestre national de Mulhouse, l’Orchestre symphonique de Bamberg – tout juste sorti de la 8e Mahler Competition (1) – ou le B’Rock Orchestra pour la partie baroque.
Dixième anniversaire
Que l’édition 2026 revienne à l’Orchestre symphonique de la Monnaie tombe d’autant mieux que l’on fête cette année les dix ans de l’arrivée d’Alain Altinoglu au poste de directeur musical de la phalange bruxelloise – où son contrat court jusqu’en 2031. Autant dire que son action s’inscrit dans la longue durée et qu’il récolte avec ses troupes les fruits d’un patient travail ; les deux premiers concerts du Festival 2026 l’ont prouvé. D’admirable façon.

Masabane Cecilia Rangwanasha © FIC - Bertrand Schmitt
Une révélation nommée Masabane Cecilia Rangwanasha
En écho à la Tétralogie qui a occupé le chef et ses instrumentistes entre 2023 et 2025, la Chevauchée des Walkyries ouvre le programme inaugural. Altinoglu s’en empare avec toute l’énergie et le sens dramatique requis, mais évite les effets caricaturaux dont la pièce pâtit souvent sortie de son contexte. Il ne risque pas d’être perdu de vue avec un chef lyrique de la trempe de celui à l’œuvre ici.
C’est dans l’actualité relativement récente de La Monnaie qu’il faut aussi chercher la raison de la présence de Masabane Cecilia Rangwanasha (photo) aux côtés d’Alain Altinoglu. Appelée en remplacement d’une collègue indisponible pour le Requiem de Verdi fin 2024 à Bruxelles, la soprano avait profondément impressionné le chef et l’on comprend qu’il ait eu à cœur de l’inviter à Colmar dans les Quatre derniers Lieder de Richard Strauss.
La chanteuse sud-africaine n’a pas volé son Prix Herbert von Karajan en 2024 au Festival de Salzbourg se dit-on en découvrant une artiste qui, dès les premiers mots de Frühling, vous saisit par la stupéfiante richesse de sa voix autant que la contagieuse musicalité, et la qualité de diction, qu’elle apporte à ces pages archi-célèbres pour les faire renaître avec une poésie entêtante. Pas de surcharge expressive, ni d’amidon testamentaire. On ne peut qu’être conquis et ému par la simplicité avec laquelle la chanteuse touche à l’essence des poèmes, sans jamais forcer le caractère. Totale, l’osmose entre le chant et les vers doit beaucoup aussi à l’accompagnement subtil d’une baguette qui sculpte et nuance le matériau sonore avec une précision d’orfèvre – il est vrai que quand on peut compter sur des instrumentistes du niveau de la Konzertmeisterin Sylvia Huang ou d’Orane Bargain au cor solo ... Un moment magique né de la rencontre d’une voix hors du commun – dont vous entendrez vite reparler ! – et de la patte d’un maître.
Chaleur, richesse, équilibre
Elle ne fait pas moins merveille en seconde partie de soirée, dans Ainsi parlait Zarathoustra, poème symphonique fameux pour son introduction mais que l’on a rarement l’occasion d’entendre dans son entièreté. Après le Strauss ultime, place à celui de jeunesse avec une partition à laquelle beaucoup de chefs se sont frottés. Et dans laquelle, pour certains, ils se sont beaucoup mirés. Rien de cela ici. Une décennie à la tête de la phalange belge : le son Altinoglu est bien là, d’une chaleur, d’une richesse, d’un équilibre exemplaires. Une beauté qui n’a jamais rien d’un miroir pour un chef généreux, attentif à mettre en valeur ses instrumentistes pour soigner le relief et traduire les points d’interrogations qui parsèment cette promenade philosophico-musicale pleine de mystère.
En bis, le fameux Nimrod des Variations Enigma d’Elgar clôt la soirée avec une intensité particulière : le concert est dédié à la mémoire du percussionniste Gaëtan La Mela, subitement disparu la veille.

© FIC - Bertrand Schmitt
Après la musique allemande, changement complet d’univers le lendemain avec Berlioz, Saint-Saëns et Grieg ! Fait d’énergie et de lyrisme, le Carnaval romain de notre Hector national peut aisément verser dans le clinquant et le débraillé. C’est tout le contraire sous la baguette d’Alain Altinoglu – qui a dirigé Benvenuto Cellini, intimement lié à l’Opus 9, en février dernier à la Monnaie. La conscience du substrat théâtral du morceau, partagée avec l’orchestre, aboutit à une interprétation d’une poésie et d’une richesse de coloris peu ordinaires.

Edgar Moreau © FIC - Bertrand Schmitt
Poème concertant
On ne pouvait mieux préluder au Concerto n° 1 op. 33 pour violoncelle (1872) de Camille Saint-Saëns confié à l’archet d’Edgar Moreau. Concerto ? C’est plutôt d’un grand poème concertant qu’il faut parler tant le soliste comme le chef livrent une interprétation exemplaire de fluidité et d’élan, où pas une « couture » ne se voit. La jeunesse d’inspiration d’un compositeur à l’orée d’une décennie faste pour sa production orchestrale, son amour et sa phénoménale maîtrise de la couleur instrumentale resplendissent tout au long d’un ouvrage que le violoncelliste comme le chef restituent avec une effusive poésie. Comme la veille dans les Quatre derniers Lieder, l’intelligence du dialogue musical émerveille.

Sofia Nesje Engel © FIC - Bertrand Schmitt
Couleur et sens narratif
Grieg après Saint-Saëns ? Ce choix vient rappeler que le Norvégien fut le premier compositeur étranger joué à la Société nationale et qu’il a par la suite connu de beaux succès auprès du public français. Alain Altinoglu a pris le parti de piocher librement dans les deux suites de Peer Gynt et de proposer la sienne, qui enchaîne huit morceaux (Noces à la ferme, Chanson de Solveig, La mort d’Åse, Au matin, Danse d’Anitra, Retour de Peer Gynt, Berceuse de Solveig, Dans l’antre du roi de la montagne).
Dès les Noces menées de manière aussi tonique que fruitée (magnifique alto de Florent Bremond), on perçoit la dimension narrative et très imagée qui caractérise l’approche d’Alain Altinoglu – il peut compter sur la voix bien timbrée de la soprano Sofia Nesje Engel pour les deux interventions de Solveig, que l'on n'entend pas tous les jours par une Norvégienne. La Mort d’Åse prend une intensité rare servie par des cordes d’une plénitude et d’une homogénéité rares. Dans le célébrisssime Au matin le chef sait surprendre l’oreille par son phrasé. Partout la couleur est reine et la musique resplendit avec sensibilité et sans nul tape-à-l’œil. Jusqu'au Pas d’esclaves nubiennes (ext. des Troyens de Berlioz) offert en bis, délicieuse conclusion d’une soirée aussi suivie qu’applaudie. Comme la précédente, elle a permis de prendre la mesure d’une très grande phalange symphonique.
Alain Cochard

Colmar, église Saint-Matthieu, 5 et 6 juillet 2026 // Le festival se prolonge jusqu’au 14 juillet : festival-colmar.com/fr/
(1) Lire l’interview de Marina Mahler au sujet de la Mahler Competition de Bamberg : www.concertclassic.com/article/une-interview-de-marina-mahler-co-fondatrice-de-la-mahler-competition-de-bamberg-si-mahler
Photo © FIC - Bertrand Schmitt
Derniers articles
-
10 Juillet 2026Jacqueline THUILLEUX
-
09 Juillet 2026Antoine SIBELLE
-
09 Juillet 2026Marine PARK







