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200 Motels selon Daniel Kramer à Genève – Entre surenchère et inachèvement – Compte rendu

200 Motels est un objet musical et scénique difficilement identifiable, un patchwork partiellement documentaire où Frank Zappa (1940-1993) rassemble ses influences, ambitions et obsessions. Pendant longtemps, la seule trace tangible en a été le film réalisé par Tony Palmer en 1971 et la « bande originale » devenue un grand album du compositeur et guitariste. Depuis quelques années, l’œuvre, sorte de road movie, épisodes de la vie d’artistes de rock dérivant de motels en motels, s’est trouvée une nouvelle vie sur scène – une vraie gageure puisqu’il faut démêler les inventions tour à tour (ou tout à la fois) potaches ou géniales, les effets vidéo, le théâtre, le texte et la musique se répondant mutuellement et inextricablement. En 2018, à Strasbourg puis à la Philharmonie de Paris (1), Antoine Gindt avait réussi à donner sa pleine dimension spatiale à l’œuvre, sans chercher à en faire un opéra – ce qu’elle n’est pas, même si elle en contient certains aspects – et en donnant une place importante à la vidéo en temps réel, un rôle confié au réalisateur Philippe Béziat.

© Magali Dougados
Choisi par Aviel Cahn pour ce qui sera sa dernière production comme directeur du Grand Théâtre de Genève, le metteur en scène Daniel Kramer se trouve face au même défi : donner par la scène une cohérence à un ouvrage dont ce n’est pas la qualité la plus évidente. L’une des clefs est évidemment de faire s’interpénétrer la musique et l’action théâtrale. On semble en prendre le chemin quand, avant même l’ouverture, on découvre la fosse du Bâtiment des forces motrices – qui héberge les activités du Grand Théâtre pendant les travaux en cours – transformée en vaste piscine (sans eau), clin d’œil à l’une des pochettes iconiques des albums de Zappa (Hot Rats, 1969). Cela ne restera, hélas, qu’un décor, personne ne viendra y plonger.
Prisonniers de la fosse
Et c’est bien là ce qui déçoit dans le travail du metteur en scène états-unien : le manque de connexions entre les différents éléments de ce grand collage qu’est 200 Motels. L’Orchestre de la Suisse romande, prisonnier de sa fosse-piscine, ne participe pas à l’action, d’autant que le direction de Titus Engel est pataude et pâteuse, alors que la partition regorge de tensions et disruptions. Placé en surplomb de la scène, et pas avantagé par une balance déséquilibrée, le rock band Steamboat Switzerland – qui reprend les parties dévolues à l’origine au groupe de Zappa, les Mothers of Invention – n’insuffle pas l’énergie qu’on pourrait en attendre, malgré la présence à leurs côtés du guitariste Mike Keneally, qui avait participé à la dernière tournée de Zappa en 1988 (on peut l’entendre sur l’album Broadway the hard way). Seuls les jeunes percussionnistes de la Haute École de Musique de Genève sont à la hauteur des compositions de Zappa – pour eux, la musique prend de farouches airs varésiens.

© Magali Dougados
Provocation sans surprise
Daniel Kramer semble s’être limité à une relecture littérale et linéaire du livret. Non pas que les idées manquent : elles abondent et certaines sont pertinentes jusque dans leurs outrances (la représentation s’achève sur l’érection d’un gigantesque canon-pénis gonflable!). Mais les saillies virulentes de Zappa envers l’american way of life se transforment ici en une imagerie provocatrice, mise à jour mais plutôt attendue, du combat de MMA à la caricature de Donald Trump. La vidéo se trouve réduite à des bandeaux flashy entourant la scène, alternant bribes de vidéo filmées en direct, injonctions (« Marry and reproduce ! », « Give us your babies ! ») ou commentaires des propos (#cancelzappa) au prisme de la lorgnette médiatique actuelle. La réflexion scénique n’embrasse presque jamais ce que propose la musique, qui est pourtant le ciment de l’œuvre. Ainsi, les passages bruitistes électroacoustiques sont-ils purement et simplement oubliés par la mise en scène, alors même qu’ils sont des moments ouvrant des perspectives quasi-psychotropes.

© Magali Dougados
Deux voix s’en tirent
L’autre écueil est celui du chant. Si l’idée de démultiplier Zappa en quatre personnages, quatre garçons pas vraiment dans le vent, costumés à mi-chemin entre Elvis sur le retour et personnages de monster movies, est intéressante, le manque de cohésion vocale – et la sonorisation mal maîtrisée – la fait tomber à plat. Idem pour les chœurs – assez brouillons dans l’introduction mais gagnant en aisance au cours de la soirée – ou pour la ballade country de « Lonesome Cowboy Burt » pour laquelle le baryton David Ireland manque d’énergie trash. Finalement, seuls tirent vraiment leur épingle de ce jeu un peu confus la soprano Brenda Rae, impeccable en journaliste torturante de vacuité et parfaite dans le chant très avant-garde de « The Pleated Gazelle » (« La Gazelle Plissée »), et la basse Justin Hopkins, qui tient le fil rouge de la narration. Il est aussi Ginger, la mauvaise conscience de Jeff (l’un des musiciens démultipliés) faisant face à son opposé Donovan (la bonne conscience parlée/chantée par la soprano Julieth Lozano), dans l’une des scènes les plus réussies, avec ses marionnettes exubérantes. C’est lui enfin qui entonne l’hymne final, pompier et sarcastique, Strictly Genteel.
Au final, ces 200 Motels laissent en tête une surenchère d’images autant qu’une impression d’inachevé – et l’on attend toujours que quelque chose sorte de cette piscine.
Jean-Guillaume Lebrun

(1) www.concertclassic.com/article/200-motels-de-zappa-la-philharmonie-le-genie-du-desordre-compte-rendu (spectacle repris en décembre 2023 à l’Opéra de Nice)
Frank Zappa : 200 Motels – Genève, Bâtiment des forces motrices, 23 juin 2026
Photo © Magali Dougados
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