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Die Frau ohne Schatten selon Barrie Kosky au Festival d’Aix-en-Provence 2026 [jusqu’au 15 juillet] – La pépite sans ombre – Compte rendu

 
Il est des moments hors du temps qui emplissent les uns après les autres le coffre intime à bonheurs et à souvenirs heureux au plus profond ce ceux qui y participent. Celui vécu en cette deuxième soirée du 78e Festival d’Aix en fait partie. Peu avant minuit, au Grand Théâtre de Provence, un public survolté saluait la remarquablement déjantée et intelligente production de Die Frau ohne Schatten co-signée Klaus Mäkelä et Barrie Kosky. Ovation debout dès le rideau baissé, applaudissements, cris, sifflets de joie : la salle s’est d’un seul coup transformée en tribune de stade pour ovationner un grand moment scénique, lyrique et musical entré d'emblée dans les premières pages du livre d’or du Festival.
On se dit alors que Stéphane Lissner, en 1998, avait eu bien raison de conditionner son arrivée à la construction d’une salle pouvant accueillir concerts et opéras parallèlement à l’historique théâtre de l’Archevêché. Ce Grand Théâtre de Provence où, depuis 2007, des productions et des créations lyriques sont entrées dans l’histoire, entre autres Written on Skin, De la maison des morts, Elektra, Innocence et, depuis le 3 juillet, La Femme sans ombre.

 

© Monika Rittershaus

 
Et finalement Kosky accepta

 
C’est à Barrie Kosky que Pierre Audi avait demandé, en son temps, de travailler sur l’opéra de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal. Le metteur en scène australien avait d’abord rechigné ne voyant pas comment aborder un ouvrage extrêmement complexe. Audi insista et Kosky finit par accepter. On se dit aujourd’hui que si l’un des deux avait abandonné, l’histoire serait passée à côté d’un chef-d’œuvre.
Il est évident que le metteur en scène n’ignore rien et n’occulte rien des problématiques développées dans le livret : fracture sociale, misogynie, rejet de l’autre, patriarcat, féminisme. Mais, avec grande intelligence, il n’en fait pas un cheval de bataille ponctuel, qui aurait pu déséquilibrer sa vision empreinte d’onirisme, et laisse la possibilité à chaque protagoniste d’exprimer librement ses sentiments. Ce qui permet à l’humanisme et à l’amour de l’emporter in fine, non sans laisser traîner une pointe de machisme.

 
Une scénographie intelligente

 
Le dispositif scénique est des plus intéressants avec un passage du monde des esprits à celui des humains par le biais d’une structure qui monte et descend des cintres. Le monde des esprits est dépouillé et laisse entrevoir des tableaux oniriques, l’empereur sur un cheval à bascule géant, une immense tête, et celui des humains, la maison du teinturier, une tour métallique, poisseuse, où l’on vit et travaille dans la fumée et dans la promiscuité. Les lumières de Franck Evin sont soignées et apportent beaucoup à la scénographie intelligente de Michael Levine. Cet environnement procurera son humanité à l’impératrice.

 

Klaus Mäkelä © Denis Alard

 
Pleine osmose 
 
A la tête d'un irréprochable Orchestre de Paris au grand complet, Klaus Mäkelä trouve dans la partition de Strauss un terreau pour faire vibrer cœurs et âmes. Le moindre détail devient presque essentiel au service de cette composition puissante, pratiquement toujours sous pression, à l’exception de quelques moments dont le divin final de l’acte 1 où le chœur et les musiciens composent un moment sublime. Le chef maîtrise totalement ses troupes, chœur (celui de l'Orchestre de Paris, préparé par Richard Wilberforce) et orchestre, et offre une interprétation très équilibrée, sans excès de puissance, en osmose totale avec les chanteurs. Il se permet aussi une spatialisation du son avec musiciens et chanteurs dans la salle offrant ainsi une heureuse dimension supplémentaire à l’œuvre.

 

Vida Miknevičiūté (L'Impératrice) © Monika Rittershaus

 
Une distribution d’une extrême homogénéité

 
Concernant le plateau, il convient de souligner en préambule l’extrême homogénéité de la distribution, seconds rôles compris. Au long des trois actes, la qualité vocale d’ensemble ne se dément pas, de même que la puissance et la qualité de projection des interprètes très sollicités par les déplacements liés à la mise en scène. Tout débute avec Nina Stemme, incarnant la nourrice qui exècre les humains. Immense interprète des héroïnes de Wagner, elle est ici une sorte de sorcière aigre n’aimant que ses enfants singes et l’Impératrice. Et sa voix est à cette image, inquiétante, puissante, directe avec un vibrato maîtrisé qui la conforte dans son rôle.

 
Investissement scénique total
 
De la puissance mais aussi de la juvénilité dans la voix de la Lituanienne Vida Miknevičiūté, l’Impératrice sans ombre. Sa détresse puis son apprentissage de l’humanité, son affrontement contre son père, le roi du monde des esprits, sont d’autant plus crédibles que les couleurs vocales sont riches et son investissement scénique total. Tout comme celui de la Canadienne Ambur Braid, en teinturière. Femme forte, en lutte contre le machisme et le patriarcat, elle tente son émancipation en revenant toujours au point de départ : son époux. Vocalement elle est éclatante, nuancée que ce soit dans les accès de colère ou dans les moments plus intimes.

 

Michael Spyres (L'Empereur) © Monika Rittershaus
 
Du grand art
 
L’époux, c’est Barak, le teinturier, un cœur gros comme ça, le cerveau un peu moins. Brian Mulligan lui donne voix et traits ; beau baryton, sa ligne de chant est précise et sa projection idéale. Quant à l’Empereur incarné par Michael Spyres, il nous fera frémir de bonheur dans son grand air à cheval de l’acte II, la voix chaude, emplie de sentiments et de doutes. Du grand art.
Cette Femme sans ombre est une immense pépite musicale et lyrique – fruit d'une coprodution entre Aix, La Monnaie et l'Opéra national de Grèce – qui a réjoui en ce soir de première les équipes du festival, le public et, qui sait, peut-être Pierre Audi où qu’il se trouve …

 
Michel Egéa
 

R. Strauss : Die Frau ohne Schatten (La Femme sans ombre) – 78e Festival d’Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, 3 juillet ; prochaines représentations les 6, 9, 12 & 15 juillet 2026 // festival-aix.com/node/5148
 
Diffusions:
le 9 juillet à 19h en direct sur arte.tv
le 13 juillet à 20h sur France Musique et les radios membres de l’UER, Francemusique.fr et l’Appli Radio France
 
© Monika Rittershaus

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