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​« A Film By » par Jean-Baptiste Doulcet à la salle Cortot – L’œil a (bien) écouté – Compte rendu

 
A.S.  « De l’air, s’il vous plait », demandait fort poliment le petit lapin du charmant poème de Paul Fort. On avait envie d’en faire autant, mais sur un ton nettement plus agacé, samedi 30 mai (journée où le thermomètre a flirté avec les 34 ° dans la capitale), en direction des responsables de la salle Cortot, car, littéralement, on y crevait de chaleur. Elle est l’un des lieux de musique les plus beaux et les plus parfaits acoustiquement de Paris – les plus actifs aussi par la richesse et la variété de sa programmation – mais, franchement, même par des températures plus normales, il n’est plus possible de la laisser dépourvue de toute climatisation, pour le confort des auditeurs et des artistes – qui ont tout de même la chance, eux, d’échapper à des fauteuils fatigués et grinçants.

 

 © Maria Zaichikova

 
Excellent et différent
 
Que Jean-Baptiste Doulcet (photo) nous pardonne de profiter de son passage à la salle Cortot pour s’autoriser cet ante scriptum. La situation déplorée ne rend en tout cas que plus admirable ce qu’il a offert au bel auditoire qui assistait au récital de sortie de son remarquable album «A Film By » (Mirare).
On avait découvert Jean-Baptiste Doulcet à l’occasion du Concours Long Thibaud 2019, dont il était sorti avec le 4Prix et, chose bien plus significative, le Prix du public. Il était difficile de ne pas être séduit par la personnalité singulière et la musicalité d’un artiste qui s’est depuis montré fidèle à ses promesses en sachant creuser un sillon très personnel. Les pianistes sont légions, il ne suffit pas d’en être un excellent, il faut aussi être différent. Doulcet y est parvenu, par l’originalité de son répertoire et par des dispositions pour l’improvisation vraiment exceptionnelles.
 
Pianiste cinéphile

Comme un Daniel Wayenberg jadis, il est capable d’imaginer sur l’instant un alla Liszt ou alla Schumann et... de vous plonger dans le doute. Avec le concert qui nous intéresse et le disque dont il accompagne la sortie, c’est à partir du 7Art que les dons d’improvisateur du pianiste s’illustrent. Car Doulcet se double d’un cinéphile passionné, d’une culture immense – il a en d’autres temps prêté sa plume aux Cahiers du cinéma. On ne s’étonne donc pas que son inspiration ait été tentée de partir de films, célèbres ou plus confidentiels.
 

© Théo Martin

 
Musique des images
 

De films, pas de musiques de film : tout l’intérêt de la démarche est de se nourrir, non pas de ces dernières, mais de souvenirs, d’émotions de cinéphile – il a d’ailleurs eu l’occasion de s’en expliquer en cours de soirée lors d’un instructif échange avec Emile Bertherat. La musique des images : telle est la source d’improvisations que le pianiste, comme dans son disque, mais avec des titres différents (au nombre de onze), enchaîne au cours de son programme. Passionnant voyage, qui aura su capter l’attention d’un public nombreux et que l’on sentait en bonne partie différent de celui des récitals « classiques ». Pour chaque film, après l’affiche, une unique image sert de point de départ à l’improvisation et, dès L’île nue, épurée, sans effet, on comprend que l’œil de Jean-Baptiste Doulcet a écouté les images, bien écouté.

Concentration et bon timing
 
Ce qu’il donne à entendre, force d’autant plus l’admiration qu’il sait prendre ses distances avec l’atmosphère musicale du film. Pas une once de mahlerisme dans l’improvisation sur Mort à Venise, mais tout au contraire une veine schubertienne, parfaitement accordée au visage de Tadzio ... Une exception toutefois : Le Bonheur, d’un mozartisme ouvertement revendiqué et ... très bienvenu. De ses facilités, Doulcet n’abuse jamais. Sens du timing parfait, pas de bavardage : chaque impro se focalise sur son sujet, se concentre pour aller à l’essentiel, que ce soit celle sur Une fille facile, très sensuelle et éclaboussante de lumière, Le goût de la cerise, tout à la fois rêveuse et charnelle ou, à l’opposé, Requiem pour un massacre, noire, tempétueuse et d’une violence parfois cataclysmique.
Jolie surprise, enfin, que la belle improvisation, détachée de tout titre précis, que Doulcet donne en cours de soirée avec la violoniste Emilie Callesen, son épouse, dont le romantisme peut être perçu comme un hommage à un cinéma plus « fleur bleue ».
Un "A Film By", accompagné d’un montage vidéo particulièrement soigné de Marc de Pierrefeu, qui, on l’espère, sera repris dans d’autres salles. S'il se présente à vous ne le manquez pas ! 
 
Alain Cochard
 

Paris, Salle Cortot, 30 mai 2026
 
Photo © Théo Martin

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