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Les Archives du Siècle Romantique (102) – Le triomphe de Lucie de Lammermoor au Théâtre de la Renaissance vu par Théophile Gautier (La Presse, 14 août 1839)

Quatre ans après la création très applaudie de Lucia di Lammermoor, le 26 septembre 1835 au San Carlo de Naples, Paris découvrit l’ouvrage de Gaetano Donizetti, en français, le 6 août 1839. Fruit d’une étroite collaboration du compositeur avec les librettistes Alphonse Royer et Gustave Vaëz, cette adaptation offre un résultat plus ramassé, plus théâtral que l’original. Après avoir été longtemps attachées à la version française, nos scène lyriques ont depuis un bon demi-siècle adopté la version originale.
Grâce à l’Opéra-Comique, Lucie de Lammermoor est de retour pour une série de six représentations du 30 avril au 10 mai prochains (1). Perspective plus qu’alléchante, d’autant que la production, signée Evgeny Titov et dirigée par Speranza Scapucci (à la tête d’Insula Orchestra), réunit un plateau francophone de haute volée qui verra Sabine Devieilhe entourée d’Etienne Dupuis, Léo Vermot-Desroches, Sahy Ratia, Edwin Crossley-Mercer et Yohann Le Lan.
On ne s’étonne pas qu'à côté de l’Opéra national du Rhin, du Grand Théâtre de Genève, de l’Opéra Orchestre National de Montpellier, le Palazzetto Bru Zane figure parmi les coproducteurs d'un spectacle directement rattaché au romantisme français. C’est on ne peut plus naturellement donc que les Archives du Siècle Romantique font place dans leur 102ème épisode au compte-rendu qu’une grande plume de l'époque, celle de Théophile Gautier, signa dans La Presse, quelques jours après la création de Lucie de Lammermoor au Théâtre de la Renaissance, rue de Ventadour. Écho enthousiaste d’un triomphe dans une salle pleine à rompre ...
Alain Cochard

Théophile Gautier caricaturé par Benjamin (Le Charivari, 19 juillet 1839) © Gallica / BnF
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Théâtre de la Renaissance – Lucie de Lammermoor, paroles de M. Alphonse Royer, musique de Gaétan Donizetti ( La Presse, 14 août 1839)

© Gallica / BnF
Le théâtre de la Renaissance vient de renaître réellement et de mériter son titre. Depuis Ruy-Blas [qui inaugura la programmation de ce théâtre le 8 novembre 1838, ndlr] , il n’avait pas vu de succès pareil ; il vient enfin d’entrer franchement dans la voie qui lui convient. Il faut que ce théâtre soit alternativement un second Opéra et un second Théâtre-Français. Pas de vaudevilles avec flons flons ; pas d’opéras comiques entremêlés de petits airs et de petite musique ! – Le drame littéraire, tel que Ruy-Blas, le drame lyrique, tel que la Lucie, peuvent créer à la Renaissance une double clientèle également nombreuse : puisqu’elle a deux troupes, l’une de chant, l’autre de drame, elle peut s’adresser tour à tour à deux sortes de spectateurs.
Cette soirée a été un véritable triomphe ; la salle était pleine à rompre et de très beau monde. La Lucie accoutumée aux aristocratiques splendeurs de la salle Favart [la première française de la version en italien avait eu lieu le 12 décembre 1837, ndlr], n’a pas dû se trouver dépaysée : les plus charmantes toilettes fleurissaient et diapraient les loges ; les caisses d’orangers embaumaient le péristyle et le foyer, le jet d’eau envoyait au plafond sa pluie diamantée ; mais les poissons rouges manquaient dans le bassin ; les critiques les ont beaucoup regrettés. Probablement des amateurs forcenés de friture les auront pêchés à la ligne pendant la durée des actes. Puisque la Lucie est un succès d’argent, il faudra acheter d’autres poissons. Ô M. Antenor Joly ! qui êtes si magnifique, faites cela pour les feuilletonistes, vous vous en trouverez bien.

Costume de Mme Anna Thillon dans le rôle de Lucie (Martinet, 1839) © Gallica / BnF
Parler de la fable de la Lucie, c’est faire quelque chose de parfaitement inutile, nous ne ferons pas à nos lecteurs l’injure de croire qu’ils ne la connaissent pas ; les personnages sont les mêmes que dans la pièce italienne, et les événemens ne diffèrent en rien. MM. Alphonse Royer et Gustave Vaëz ont conservé toutes les situations et transporté en français, avec une grande habileté versificative, les rythmes et les mesures des morceaux italiens. – Écrire de bons vers à mettre en musique, est déjà fort difficile, mais en fabriquer pour de la musique déjà faite est un métier diabolique, une espèce de casse-tête chinois des plus impatientans. Il faut une grande patience et beaucoup d’habitude de la prosodie pour en venir à bout. Ces deux messieurs se sont acquittés de leur tâche d’une manière fort heureuse. – Leur version est facile, harmonieuse, sans répétitions fatigantes, sans chevilles ridicules, beaucoup de vers bien frappés et pleins de fraîcheur s’y détachent agréablement et la distinguent de la poésie des libretti ordinaires : des hommes d’esprit et de talent trouvent moyen d’en montrer en traduisant un canevas d’opéra.
Ricciardi, qui débutait dans le rôle long et difficile d’Edgard, a réussi au-delà de toute espérance ; il est grand, bien fait, de belle mine et d’apparence très convenable ; sa voix est fraîche, jeune, émouvante ; dans les instans pathétiques elle rappelle quelquefois celle de Rubini, ce qui est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un ténor quelconque ; en sa qualité d’Italien, de même que Mario avec lequel il a d’autres rapports, il articule et prononce parfaitement le français ; Duprez lui-même n’a acquis sa belle diction qu’en chantant dans une autre langue ; son jeu, quoique gauche et encore peu réglé, ne manque ni d’élégance ni de passion ; il ne faut pas oublier que Ricciardi n’a jamais paru sur aucun théâtre et qu’il débutait comme acteur et comme chanteur ; nous lui reprocherons seulement, et ceci peut se mettre sur le compte de la peur, d’avoir quelquefois chanté un demi-ton trop bas.

© Paris Musées / Musée Carnavalet
Pour Mme Thillon, la ravissante colombine de l’Eau merveilleuse, que nous n’avions vue jusqu’à présent que dans des rôles gais ou de demi-caractère, – elle a montré qu’elle avait comme tous les talens réels, le double masque de la joie et de la douleur, le sourire et les larmes. – Il serait difficile de rêver une Lucie plus adorable et plus charmante. Mme Thillon, Anglaise elle-même, se trouve être l’idéal réel du personnage de Lucie, et par le hasard le plus heureux, ce rôle semble créé exprès pour elle : l’âge, la taille, la couleur de cheveux, rien n’y manque, pas même un petit accent anglais qui est une coquetterie de plus : elle a chanté avec beaucoup de grâce, de fraîcheur et de légèreté, de sa jolie voix argentine et claire, cette charmante musique, et des tonnerres d’applaudissemens, accompagnés de pluie de fleurs, lui ont prouvé la satisfaction du public et du public véritable : dans la scène de la folie elle s’est montrée grande actrice et a rappelé par sa pantomime expressive la manière sublime de miss Smithson dans Ophélie et Jane Shore.
Nous n’avons pas été aussi content d’Hurtaux qu’à l’ordinaire ; il a été au-dessous de lui-même. Nous lui reprocherons en outre des poses gauches et forcées, voisines du ridicule. Avec une si belle voix il n’est cependant pas difficile de bien chanter.
Les chœurs, au lieu d’ouvrir et de fermer la bouche, sans produire de son, comme cela se pratique sur plus d’un théâtre, ont chanté véritablement avec netteté, justesse, ensemble et précision. Qui a pu produire un pareil prodige ? L’orchestre s’est transformé comme par enchantement et sans transition est devenu l’un des meilleurs de Paris.—Nous sommes vraiment heureux de constater toutes ces merveilles, car il eût été fort triste qu’un charmant théâtre comme celui de la Renaissance ne se fût pas tiré d’affaire.
La décoration de la fin représentant la mer au clair de lune, est d’un effet magique ; le Diorama ne va pas plus loin. Il est impossible de mieux rendre le frémissement argenté, la lueur bleuâtre et veloutée de l’astre des nuits.
Après la pièce, l’on a été donner une sérénade à M. Donizetti.
M. Anténor Joly(1), par une délicatesse bien rare et qui malheureusement ne trouvera guère d’imitateur dans ce temps de brigandage intellectuel, où la seule vraie propriété, c’est-à-dire la propriété littéraire, est livrée au pillage le plus scandaleux, a voulu payer à M. Donizetti ses droits d’auteur, quoi qu’il pût s’en dispenser, sa musique étant de la musique étrangère. M. Donizetti ne voulait d’abord pas accepter, mais M. Joly l’a prié de le faire au nom du principe, et le maëstro s’est résigné.
Théophile Gautier

(1) D'origine italienne (1799-1852), Anténor Joly fut actif dans la presse et créa le Théâtre de la Porte Saint-Antoine, en 1835, et celui de la Renaissance, en 1838. On sait qu'il a tenté, en cette même année 1838, le lancement d'un troisième Opéra à Paris. En vain, son projet étant empêché par le napoléonien décret sur les théâtres du 29 juillet 1807.
Illustration : Caricature de Donizetti (Le Charivari, 24/04/1840) © Gallica / BnF
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