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Il Trionfo del tempo e del disinganno selon Robert Carsen au Teatro Costanzi de Rome – La morale est sauve ! – Compte-rendu

Haendel est âgé de 22 ans lorsqu’il arrive à Rome depuis l’Allemagne où il vient de créer Almira, son unique opéra dans la langue du pays. Il s’installe dans la ville éternelle dont il découvre les beautés et la trépidante vie culturelle, en intégrant de nombreux cénacles qui le rapproche de plusieurs personnalités influentes telles que les cardinaux Pietro Ottoboni, Benedetto Pamphilj et Carlo Colonna. Au contact de l’Histoire, des richesses du passé, des chefs-d’œuvre de la peinture et de l’architecture, le jeune musicien capte ce qui fait l’effervescence artistique de la cité pontificale.

© Fabrizio Sansoni - Opera di Roma
L’Italie révélatrice de la sensibilité haendelienne
Quelques mois après son arrivée il s’attèle à sa première commande, un oratorio intitulé Il trionfo del tempo e del disinganno, sur un livret de son protecteur Benedetto Pamphilj, philosophe, théologien et grand amateur d’art. L’opéra, qui fait partie de son genre préféré, est en effet interdit à Rome depuis 1681 sur ordre d'Innocent XII, qui a même exigé la destruction de plusieurs théâtres. Créé au palais du cardinal Pietro Ottoboni en mai ou juin 1707, cette œuvre que Haendel remaniera au soir de sa vie dans une version anglaise augmentée, apparaît aussi singulière qu’hybride.
Conçue comme un dialogue entre entités abstraites (la Beauté, le Plaisir, le Temps et la Désillusion), il s’agit d’une sorte d’oratorio profane ou d’opéra allégorique, dans lequel la beauté est incitée par le plaisir à poursuivre sa vie de divertissement et d’insouciance, tandis que le temps le met en garde quant à la terrible désillusion qu’elle encourt à vouloir conjurer la mort par l’instant présent. Ce premier essai laisse deviner un Haendel qui, au contact de l’Italie, s’est decorseté pour révéler un nature sensible et une sensualité qui ne le quitteront plus.
Divisé en deux partie distinctes, Il trionfo traite du caractère éphémère de la beauté dans la tradition des anciens et de la Renaissance et des effets irrémédiables du temps, qui n’est que lente dégradation. La couleur éminemment moralisatrice de l’ouvrage reprend les vieux débats philosophiques entre épicurisme et stoïcisme, selon lesquels le temps fuit et qu’il est vain de le retenir, pour le placer sous un éclairage chrétien. Poussée vers la facilité et les plaisirs futiles par Piacere, Bellezza est d’abord montrée insouciante avant d’être remise sur le droit chemin par Tempo et Disinganno qui lui font prendre conscience de la vacuité de ses pratiques, thème baroque par excellence.

© Fabrizio Sansoni - Opera di Roma
Transposé dans le monde de la mode
Messes et oratorios font depuis longtemps l’objet d’adaptations scéniques ou chorégraphiques (Bob Wilson, Sasha Waltz, Warlikovski …) et Robert Carsen ne pouvait échapper à ce courant. Ce spectacle crée à Salzbourg en 2021 vient donc d’être remonté à Rome avec une distribution renouvelée, mais toujours dirigée par Gianluca Capuano. Fidèle à son habitude Carsen impose son esthétique en modernisant le propos transposé dans le monde de la mode. Dans une agitation qui rappelle la frénésie de ce monde factice, Bellezza est emportée dans un tourbillon après avoir gagné un concours qui lui apporte une soudaine notoriété : agent sans scrupule (Piacere), photographes, maquilleurs et fans de tout poil entourent cette toute jeune gloire qui se laisse prendre à ce jeu. A la une des magazines, vêtue comme une star, elle est tout d’abord grisée, goutant l’ivresse de la fête, de la drogue et des rencontres d’un soir, sans penser au lendemain. C’est sans compter sur la présence de Disinganno, complet noir et lunettes strictes et de Tempo, vêtu d’un long habit noir façon Matrix, qui vont, en bons moralisateurs, la contraindre à emprunter la voie du renoncement et la forcer à se dépouiller de tous ces vains artifices pour finir sa vie dans un cloître.
Le plaisir ainsi chassé voit donc le triomphe de la révélation religieuse. Après une première partie gorgée d’images, saturée de couleurs et de boule à facettes, Bellezza quitte escarpins et robe à paillettes pour se retrouver seule en combinaison, les pieds nus sur un plateau ouvert sur sa froide cage de scène ...

© Fabrizio Sansoni - Opera di Roma
Rouge comme un diable
Johanna Wallroth prête à Bellezza sa voix de soprano affutée qui se joue avec aisance d’une partition virtuose parsemée de vocalises acrobatiques – qui seront la marque de fabrique du compositeur – tout en terminant la représentation sur un air lent, grave et recueilli qu’elle mouille joliment de larmes au moment des adieux « Tu del ciel ministro eletto ». Dans le rôle de Piacere que tenait Cecilia Bartoli à Salzbourg, Anna Bonitatibus domine encore la situation même si sa voix de mezzo claire a perdu en volume avec les années, le personnage d’agent envahissant habillé comme un diable, en rouge, lui allant parfaitement : musicienne accomplie, elle livre un « Lascia la spina » futur « Lascia ch’io pianga » de Rinaldo, superbe de ligne et d’émotion contenue. Ed Lyon joue avec conviction Tempo, en dépit de quelques difficultés dans l’aigu, tandis que le contre-ténor Raffaele Pe illumine de son timbre angélique les prédictions de Disinganno. Dans la fosse Gianluca Capuano à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Rome ne partage pas la même proximité qu’avec les Musiciens du Prince–Monaco dont il est chef principal depuis 2019, mais sa direction précise et animée sert au plus près le parcours initiatique et spirituel de cette pauvre âme égarée, imaginé par Haendel.
François Lesueur

Georg Friedrich Haendel : Il trionfo del tempo e del disinganno / Rome, Teatro Costanzi, 11 avril 2026 // www.operaroma.it
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