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Une interview de Bruno Coulais [12e Festival Cinéma et musique de film de La Baule, 24-28 juin] – « Je suis plus sensible à la lumière qu’à la narration. C’est elle qui me dicte les sons. »

On a tous dans la tête un air de film incrusté au plus profond de notre mémoire, une ritournelle de la Strada, un élan romantique ou un coup d’harmonica signés Morricone, une envolée de John Williams, la ronde d’un Rabbi Jacob et souvent, de façon infinitésimale mais obsédante, les avancées des curieux acteurs de Microcosmos, sans parler d’une mélodie toute simple, celle des Choristes. Que seraient les films sans ces précieux échos ? C’est cette fusion majeure que célèbre le Festival de La Baule, pour sa 12e édition. Regis Wargnier en sera le président, pour la partie jury de la compétition, avec 15 longs métrages projetés en avant première. Et Bruno Coulais, figure majeure mais inclassable de cet univers, y sera fêté, en projections, documentaires et surtout lors d’un grand concert où l’on pourra retrouver le fil des déambulations sonores de ce compositeur hors normes. Discret et bouillonnant.
Vous qui êtes un homme d’atmosphères plus que d’événements, que représente pour vous cet hommage ?
J’en suis touché et un rien intimidé. Mais il est bon de se sentir rassuré. Une chose aussi est intéressante : prendre ses distances avec sa propre musique, lorsqu’elle est ainsi revisitée, faire remonter des souvenirs enfouis, la redécouvrir en se sentant à la fois étranger et impliqué, car être trop près des choses vous en éloigne. D’autant que j’ai choisi que ce soit donné en formation de chambre. Je suis d’autant plus attaché au festival qu’il est géré par deux personnalités remarquables, Sam Bobino et Christophe Barratier, lequel, en dehors d’avoir réalisé Les Choristes, est également le neveu de Jacques Perrin, que j’ai tant admiré pour son engagement et ses prises de risques, et que je regrette tant. Les films pour lesquels j’ai collaboré avec lui portaient la griffe de cette pureté, de cette lutte pour un monde protégé des folies contemporaines, mais pas de la façon primaire et hystérique qui se déploie aujourd’hui. Pour lui et son univers, j’ai fait vibrer les voix des forêts, des oiseaux, des grands fonds. Un univers auquel je suis resté fidèle, même si j’ai collaboré avec des metteurs en scène si divers, et même lors d’une percée hollywoodienne, qui ne m’a pas donné envie de continuer là-bas. Pas de rêve américain !
« J’ai en tête des quatuors à cordes, également des pièces symphoniques. »
Quelles sont vos envies, vos démarches de composition à ce jour ?
En fait, de plus en plus, je souhaite me libérer des contraintes du cinéma, même si j’y reste attaché. J’ai en tête des quatuors à cordes, également des pièces symphoniques. Tout se bouscule un peu, mais l’élan demeure, inchangé, avec le désir permanent de tenter de nouvelles expériences, d’aller vers l’inconnu, le plus secret. Bref, de tout tester. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire, en trahissant parfois les metteurs en scène, pour mieux faire parler leurs images, en sortir les secrets, creuser l’intime. Je suis plus sensible à la lumière qu’à la narration. C’est elle qui me dicte les sons.
« Un brin d’herbe dans l’Aveyron me suffit pour faire mes plus grands voyages. »

Dans les artistes classiques avec lesquels vous avez collaboré, quels sont vos partenaires de prédilection ?
J’ai beaucoup travaillé avec Claire Désert, Florent Boffard ou Jean-François Heisser, avec lequel je m’entends très bien. J’adore aussi les voix d’enfants, l’accordéon, ou les incroyables sonorités corses d’A Filetta, que j’ai mêlées à des chanteurs tibétains pour le film Himalaya : l’Enfance d’un chef , qui sera d’ailleurs projeté au festival. A la fin de cette aventure sonore, plus personne ne savait où il en était ! Mais c’est cela qui donne la vie à ce travail. Pour rien au monde je ne serais allé là-bas, un brin d’herbe dans l’Aveyron me suffit pour faire mes plus grands voyages. Ce qui fut le cas pour Microcosmos, demeuré pour moi mon souvenir le plus cher, alors que les Choristes, qui m’ont nourri pour toute ma vie (!), ont été faits rapidement, pour des enfants, sans engagement particulier. Mais le succès les a salués, et je ne vais pas m’en plaindre. J’apprécie beaucoup Gérard Grisey et, parmi les compositeurs du moment, Hersant, Mantovani, Murail et Escaich.
« Je repense souvent aux premières vues des Fraises sauvages de Bergman, et elles me bouleversent. »
Comment gérez-vous vos aspirations à une musique plus libre et un parcours si lié à l’image ?
Je ne regrette rien, contrairement à des stars comme Morricone qui a toujours regretté que son œuvre de pur compositeur ne soit pas plus célébrée. Pour moi, le cinéma est un art majeur, par tous les éléments qu’il doit marier, même s’il faut lutter avec les contraintes de l’industrie qui le fait vivre. Certains grands ont su s’en libérer comme un Dutilleux, d’autres y sont inscrits en lettres d’or, comme Hermann, Rota ou Maurice Jarre, ce dernier honoré lors de cette session au festival de la Baule. Je regrette en fait qu’aujourd’hui la musique de film se boursoufle, que tout devienne compact, qu’on ait peur du vide, du silence, si important pour que résonne en vous l’écho de l’image qui va la faire perdurer, et peut-être aller plus loin que ce que le metteur en scène a imaginé. Je repense souvent aux premières vues des Fraises sauvages de Bergman, et elles me bouleversent.

Richard Wagner © DR
« Sur l’île déserte, ce serait Tristan, sans hésiter. »
Musique de film, toujours donc, dans les projets à venir ?
Oui, car c’est tout de même mon métier. J’ai en chantier la musique du premier film d’une réalisatrice danoise, qui se trouve être la fille de Lars von Trier. Mais elle ne veut pas qu’on fasse trop allusion à cette formidable ascendance. Et j’aime être confronté à ce genre d’enjeu, car avec un premier film, il faut tout réapprendre… Il y aura aussi un autre film de l’infatigable Patrice Leconte, qui s’appellera sans doute Mon cinéma. Mais en dehors de la composition, quelle qu’elle soit, je joue tout le temps chez moi, sur un très beau piano, et cela me relie à ma mère qui adorait son clavier. Je passe de Bach à Bartók, j’adore Haydn, que je trouve sous-estimé. Et sur l’île déserte, ce serait Tristan, sans hésiter. Encore que je me demande comment une canaille comme Wagner a pu extirper de lui les premières notes de cette œuvre inouïe. Le mystère de la musique…
Propos recueillis par Jacqueline Thuilleux, le 16 juin 2026

Concert consacré à Bruno Coulais, le 27 juin 2026 à 19h à Atlantia.
https://billetterie.labaule-evenements.com/spectacle?id_spectacle=1100&lng=1
Photo Bruno Coulais © Lebruman
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