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Siegfried à l’Opéra Bastille [jusqu'au 31 janv.] – De sang et de glace – Compte rendu

Parmi les trois volets de la Tétralogie mis en scène par Calixto Bieito à l’Opéra Bastille, ce Siegfried s’impose comme le plus abouti visuellement et le plus captivant, malgré certaines incongruités. Les idées, souvent stimulantes, sont cependant aussitôt mises à mal, comme si le metteur en scène espagnol s’ingéniait à casser ses propres jouets.
Brünnhilde cryogénisée
Cette deuxième journée du Ring quitte le Data Center de Rheingold et la ville vidéosurveillée de Walküre. L’image finale de Brünnhilde, qui semblait avoir été gazée sur son rocher métallique, trouve ici une explication : elle n’a pas été anesthésiée, mais cryogénisée. Un destin qui en vaut d’autres.
Dans cette œuvre dominée par les voix masculines, l’apparition du dragon Fafner (Mikael Karel, caverneux à souhait) impressionne autant que la Chevauchée des Walkyries cybernétiques auparavant. Il s’agit d’une machine à visage humain, dotée de deux yeux-projecteurs dont les faisceaux menacent le public. L’action se déploie dans une dense forêt de sapins et de feuillus, magnifiquement restituée sous les éclairages rasants de Michael Bauer. L’éveil de la bête, surgissant de la pénombre végétale, est d’une efficacité saisissante.
Clin d’œil ou non à la série Stranger Things, l’univers naturel devient un monde inversé où les arbres ont la tête en bas et les branches poussent de travers. Ce Ring, initialement technocratique, vire à l’écomilitantisme. Trois elfes-zombies (les futures Nornes du Götterdämmerung ?) rôdent dans les bois. Ces êtres sans visage subissent des manipulations peu ragoûtantes de la part d’Alberich. On assiste à un accouchement au forceps d’une créature qui pourrait incarner le futur Hagen. C’est violent, et confus. L’enfant pourra-t-il survivre dans le sac isotherme où Brian Mulligan, baryton venimeux, au timbre presque trop clair, l’enfourne sans ménagement ?

Comique involontaire
L’outrance affleure parfois, notamment dans la caractérisation de Mime, réduit à un petit fonctionnaire polytoxicomane. Heureusement, la voix rayonnante, l’implication frénétique et la projection impeccable de Gerhard Siegel font oublier ces dérapages cognitifs. Car, en réalité, qui pourrait survivre à l’avalanche de pilules et d’injections — mal restituées — dont il abuse ? Siegfried, quant à lui, ne forge pas une épée : il met en lambeaux la robe de sa mère et se frappe la tête en rythme. Arrivé sur scène avec une portière de voiture, on l’imaginait troquer la forge wagnérienne pour un garage ; cette piste restera sans suite, elle aussi abandonnée. Le comique, peut-être involontaire, n’est jamais loin, notamment lorsque le surtitre annonce « Il me prend pour un sot » tandis que le héros plonge littéralement la tête dans un seau… On avoue avoir fermé les yeux plus d’une fois, tant le traitement cryptique infligé à ce héros frôle l’épuisement interprétatif.
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Un Heldentenor de pure race
Heureusement, Andreas Schager porte le spectacle de bout en bout. Vocalement athlétique, ce Heldentenor de pure race déploie des ressources considérables, particulièrement émouvant au deuxième acte. Naïf et survolté, il domine sans entraves les imprécations industrielles de la forge.
La trivialité s’impose ailleurs, comme lorsque Erda et Wotan se disputent violemment autour d’une soupe de sable, le dieu des dieux asservissant la Terre-Mère dans une scène de violence conjugale bien convenue. Dans ce même troisième acte, Siegfried découvre enfin qu’une épée se tient par sa garde et non par sa lame, lorsqu’il doit briser le bloc de glace où repose la vierge gelée. Fidèle à la légende, il se sera auparavant baigné dans le sang du dragon après s’être barbouillé d’argile verte. Triste couple, et sans la moindre poésie, que cette femme Hibernatus et cet homme poubelle.

Vaillante Tamara Wilson
La soirée repose sur une distribution de très haute tenue, soigneusement choisie par la Grande Boutique. Outre Andreas Schager, désormais incontournable ténor wagnérien, le Wotan de Derek Welton impressionne par sa stature et sa puissance vocale. Marie-Nicole Lemieux, en revanche, ne convainc guère en Erda : projection insuffisante, palette de couleurs limitée. Quant à la Brünnhilde de Tamara Wilson, toujours desservie par la salopette noire qu’Ingo Krügler lui impose, elle propose une incarnation vocale vaillante, solide dans l’aigu, et s’éveille au monde dans un souffle fluide, aux reflets mordorés. Jolie surprise enfin que l’Oiseau de la forêt d’Ilanah Lobel-Torreson, vêtue de Post-it jaune canari.
La direction chambriste de Pablo Heras-Casado manque de puissance dans la scène de la forge — il est vrai ici, tout sauf inspirante — mais séduit par sa finesse dans les épisodes purement symphoniques, notamment l’éveil de Brünnhilde. Reste le regret de cuivres souvent approximatifs et de pupitres insuffisamment équilibrés.
Vincent Borel

Wagner : Siegfried – Paris, Opéra Bastille, 21 janvier ; prochaines représentations les 25, 28 & 31 janvier 2026 //
www.operadeparis.fr/saison-25-26/opera/siegfried
Photo © Herwig Prammer - OnP
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