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​Salomé au Capitole de Toulouse – La bouche et tout le reste avec – Compte rendu

 
 
On s’en voudrait d’être trop sévère avec Matthias Goerne pour sa première incursion dans le domaine de la mise en scène lyrique, mais on peut résumer ce spectacle à une seule originalité : dans la scène finale, le salaire de la danseuse n’est pas la tête de Jokanaan sur un plateau d’argent, mais le corps tout entier du prophète lui est offert, étendu sur le sommet de la citerne (une sorte de cabine d’ascenseur transparente qui a permis la précédente apparition de Jean-Baptiste). Et Salomé ne se contente pas de baiser sa bouche, elle le chevauche allègrement, et à plusieurs reprises, de façon tout à fait efficace théâtralement.

 

© Mirco Magliocca

Avant d’en arriver là, il n’y a pas grand-chose à dire de cette nouvelle production, qui suit le livret de manière sobre et sage, non sans une certaine maladresse en matière de direction d’acteurs : au lever du rideau, les soldats restent les bras ballants et les chanteurs semblent souvent livrés à eux-mêmes. Avait-on vraiment besoin de projeter sur le décor le visage de Salomé pendant que Narraboth chante sa beauté ? La querelle des Juifs se déroule à l’avant-scène, devant des parois fermant le plateau, sans raison apparente, et quand un panneau se soulève au fond du décor, si c’est pour annoncer l’aube nouvelle du christianisme, la lumière n’en est pas aveuglante… La danse des sept voiles, enfin, est une version soft, sans hémoglobine, du viol collectif proposé à Bastille par Madame Steier : sept soldats arrachent à Salomé un fragment de sa robe et deux d’entre eux lui passent sur le corps. Bref, un spectacle visuellement assez oubliable, et néanmoins rendu exceptionnel par son versant musical.

 

© Mirco Magliocca

 
Une magistrale distribution
 
Officiant une fois de plus dans Strauss, après Elektra et La Femme sans ombre, Frank Beermann dirige avec fermeté l’Orchestre national du Capitole, dont les près de quatre-vingt-dix instrumentistes répartis jusque dans les loges d’avant-scène rendent pleinement justice à la partition. Le chef en déchaîne les rutilances autant qu’il est possible sans couvrir les chanteurs, et il maintient d’un bout à l’autre une vraie tension dramatique, sans aucun relâchement. Quant à la distribution, elle se révèle magistrale, avec son lot de prises de rôle tout à fait convaincantes. Christophe Ghristi avait initialement prévu d’attribuer la plupart des personnages à des artistes francophones, mais Marie-Adeline Henry a hélas dû renoncer quelques jours avant la première. On ne se plaindra pourtant pas, car le Capitole a réussi l’impossible en recrutant in extremis Nicole Chevalier (photo), qui vient d’ajouter Salomé à son répertoire en novembre dernier. La soprano américaine, au visage d’une mobilité constante, offre une incarnation mémorable, avec notamment une sauvagerie affirmée dans sa façon de réclamer la tête désirée, puis dans l’expression de sa satisfaction érotique ; vocalement, la puissance est au rendez-vous, mais aussi l’expressivité, chaque phrasé traduisant au mieux l’humeur de la princesse.

 

 © Mirco Magliocca

Face à elle, Jérôme Boutillier campe un Jokanaan intense, dont son Athanaël d’il y a quelques mois laissait présager l’ardeur : de l’ermite au prophète, il y avait cependant un grand pas, ici franchi avec une maestria qui force l’adhésion, surtout pour les premiers pas du baryton dans le répertoire germanique. C’est un cap important qu’il franchit haut-la-main, et d’autres productions l’aideront mieux à refléter toute la démesure d’un personnage ici réduit à une sorte de chevalier blanc.

 

© Miro Magliocca

 
Le Capitole a confié le tandem Hérode-Hérodias à son couple fétiche, ses Tristan et Isolde, ses Parsifal et Kundry : Nikolai Schukoff est un tétrarque qui porte beau et qui chante fort bien, renvoyant aux oubliettes la mauvaise et récente pratique d’attribuer Hérode à un ténor « de caractère », et Sophie Koch a les graves d’Hérodias, là où l’on entend trop souvent des sopranos reconverties parce qu’elles ont perdu leurs aigus. Narraboth et le page sont tout aussi superbement assurés, dans leurs premiers emplois straussiens, par Fabien Hyon, au lyrisme délicat, et Floriane Hasler, qui exploite avec art des moyens opulent. Parmi les nombreux comprimari, on remarque l’éloquent Nazaréen de Matthieu Toulouse, le soldat au timbre somptueux de Julien Véronèse, ou le 1er Juif vociférant de Damien Bigourdan, qui prouve que l’on peut chanter dans la même saison La Cage aux folles et Salomé.
 
Laurent Bury
 

Strauss :  Salomé – Toulouse, Théâtre du Capitole, 22 mai ; prochaines représentations les 24, 26, 29 & 31 mai 2026 ; diffusion sur France Musique le 20 juin 2026 à 20h // opera.toulouse.fr/salome-5041647/
 
Photo © Mirco Magliocca

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