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Une interview de Cédric Tiberghien [Londres, 25 mai ; Festival de la Grange de Meslay, 6 juin] - « Le projet qui se referme aujourd’hui aura été un grand voyage autour d’une forme et de l’idée de variation. »

Le premier volume de Variation[s] (Harmonia Mundi) était sorti en 2023. Le projet de Cédric Tiberghien, passionnante mise en perspective en six disques de l’intégrale des variations de Beethoven, se referme à présent avec un troisième volume couronné par les Variations Diabelli – dans une interprétation formidable de jubilation intellectuelle et sonore ! L’anniversaire Beethoven approche certes, mais la relation de l’interprète avec le compositeur allemand remonte à très loin et son approche de sa musique se nourrit de cette longue fréquentation. Les Diabelli seront au programme de Tiberghien le 6 juin au Festival de la Grange de Meslay : c’était l’occasion d’interroger l’un de nos plus grands pianistes sur sa riche actualité et ses projets. Et si, d'aventure, vous passez par Londres le 25 mai prochain, sachez qu’il participe à la soirée du 125e anniversaire du Wigmore Hall, aux côtés de Thomas Adès entre autres ...
Variation[s] touche à sa fin avec la sortie mi-juin d’un troisième et dernier volume comprenant les Variations Diabelli et cinq autres cycles plus méconnus, entourés de pages de Ligeti et Kurtág. (1) Pouvez-vous nous rappeler comment a pris forme et a été conçu ce projet autour des variations de Beethoven ?
Il est né dans la perspective de l’anniversaire Beethoven de 2020. John Gilhooly, directeur du Wigmore Hall de Londres, m’avait donné carte blanche pour imaginer quelque chose autour des variations de Beethoven, un pan de la production du compositeur auquel je m’intéresse depuis très longtemps puisque mon premier album officiel pour Harmonia Mundi, enregistré il y a vingt-cinq ans, regroupait plusieurs cycles, dont les « Eroica ».(2) Je suis friand de programmes très construits qui mettent en regard des compositeurs différents et j’ai imaginé – gros travail ! – six programmes de récital qui offraient une sorte de grand voyage à travers la forme variation. Inutile de vous dire que la mise en œuvre du projet a été perturbée par la covid. Elle s’est étalée jusqu’en 2024, mais j’ai bien donné les six récitals avec l’ensemble des variations de Beethoven donc, entourées d’une quinzaine de compositeurs tels que Schumann, Mozart, Webern, Sweelinck, Feldman, Crumb, Cage, etc.

« Porter un regard sur une chose avec différentes perspectives est vraiment important. »
J’avais envie de montrer quelles avaient pu être les influences de Beethoven. Un compositeur dont la toute première pièce pour clavier est ... un cycle de variations ! Une forme très prisée dans la musique baroque, période d’où je suis parti pour traverser les époques, dont le romantisme, notamment avec Schumann qui m’a beaucoup intéressé. J’ai fait l’impasse sur Brahms sauf pour la transcription pour la main gauche de la Chaconne de Bach et je suis arrivé au XXe siècle, où se dessine une vision plus large de la variation. Hormis les Variations de Webern, ce ne sont plus des œuvres désignées comme telles.
On le voit dans le dernier volume avec Kurtág et Ligeti. Dans sa Musica ricercata, ce dernier part d’une sorte de jeu où l’on prend un nombre de notes fixe ; une seule pour la première pièce, deux pour la deuxième et ainsi de suite. Un jeu de la contrainte que l’on retrouve dans la forme thème et variations où le thème est imposé. Et puis il y a bien sûr ces pages extraites de Játékok – qui veut dire jeux en hongrois. Kurtág a tout au long de sa vie composé une série de pièces intitulées Fleurs nous sommes ; j’en ai choisi un certain nombre pour montrer que, sous un même titre, on a affaire à des choses à chaque fois différentes.
Le projet qui se referme aujourd’hui aura été un grand voyage autour d’une forme et de l’idée de variation – l’idée que les choses changent, même si on ne le voit pas forcément. Porter un regard sur une chose avec différentes perspectives est vraiment important.
« La covid ne m’inquiétait pas beaucoup, mais les Diabelli m’obsédaient littéralement ! »
Le troisième volume de Variation[s] se referme par les fameuses Variations Diabelli. Quand êtes-vous entré dans cette œuvre et quelle place occupe-t-elle à présent dans votre univers musical ?
En 2020, quand les concerts se sont arrêtés, les Diabelli ont été mon œuvre de la covid. Pas mal de collègues se sont de la même façon focalisés sur une partition – Alina Ibragimova, par exemple, s’est plongée dans les 24 Caprices de Paganini. J’avais alors tout le temps nécessaire pour explorer une partition que je connaissais mal encore, et ça a pris une dimension obsessionnelle au point d’avoir des effets sur mon sommeil. La covid ne m’inquiétait pas beaucoup, mais les Diabelli m’obsédaient littéralement ! C’est une œuvre qui nécessite d’avoir vécu pas mal de temps avec Beethoven. Le terme « testament » est un peu rabâché, mais le musicien a vraiment eu envie d’y résumer sa personnalité, de dire : voilà qui je suis ! Il se livre de façon extrêmement personnelle ; les 33 variations apportent autant d’éclairages sur le type d’humain, de compositeur qu’il était. Quand j’arrive à la fin du cycle, j’ai vraiment le sentiment d’être entré dans l’intimité du musicien ; c’est toujours très touchant, pas parce qu’il s’agit d’une œuvre légendaire, mais parce que je me sens très proche d’un auteur que je fréquente depuis très longtemps. C’est une œuvre qui peut être approchée de multiples façons, et notamment par le biais de l’humour, absolument fondamental. Beethoven s’empare du thème, s’en moque, le détruit, le casse, le transforme, le tord ; il y a beaucoup de cynisme et de sarcasme. Ceci dans la bonne humeur, de manière amicale, car Beethoven entretenait des liens de respect avec Anton Diabelli, qui l’a beaucoup soutenu - et qui a adoré cette œuvre !
Cet aspect, on peut je pense le trouver après avoir vécu pas mal de temps avec Beethoven, compositeur dont je n’ai pas encore tout joué, mais dont j’ai déjà abordé les 32 sonates, les sonates pour violon et piano, pour violoncelle et piano, les 5 concertos, et que je connais donc assez bien.

© Ben Ealovega
« Il y a chez Richter un côté radical qui me touche beaucoup ; ce n’est jamais un entre-deux. «
Le 6 juin prochain, vous donnerez les Diabelli au Festival de la Grange de Meslay, indissociable d’un des plus grands pianistes russes du XXe siècle : Sviatoslav Richter. En quoi l’exemple de cet artiste vous a-t-il nourri et inspiré ?
Pour plusieurs raisons. D’abord par l’immensité de son répertoire. Le répertoire compte énormément pour moi et je « bassine » souvent mes élèves à ce propos. Richter aurait pu s’en tenir à jouer quelques grandes sonates de Beethoven et de Prokofiev mais, jusqu’aux dernières années de sa vie , il a constamment enrichi son répertoire, des baroques jusqu’aux contemporains et j’en suis très admiratif. Par ailleurs, quelle puissance d’inspiration dans ses interprétations. On n’aime pas forcément tout, mais il y a un côté radical qui me touche beaucoup ; ce n’est jamais un entre-deux.
Et puis il y a évidemment mon maître, Gérard Frémy (1935-2014), qui a très bien connu Richter (dont le pianiste français fit la connaissance à l’époque, 1956-1959, où il étudiait à Moscou dans la classe d’Heinrich Neuhaus ndlr). Pour l’anecdote, je me souviens qu’en 1995 – j’avais 20 ans et j’habitais encore en Picardie – en passant dans une petite ville non loin de chez moi, j’ai aperçu une affiche annonçant un concert de Richter à Chauny. J’ai cru à une blague ; je me suis renseigné et, en effet, Richter venait jouer quelques jours plus tard à la salle des fêtes les Concertos nos 2 et 5 de Saint-Saëns avec un orchestre d’un pays de l’Est. J’ai appelé tous mes amis, prévenu Gérard Frémy et nous nous sommes tous rendus au concert. Une fois celui-ci terminé nous avons pris la direction de la loge. Bien gardée : Richter ne voulait voir personne ! On lui a fait savoir que Gérard Frémy était là : la porte s’est alors ouverte, sa haute silhouette est apparue, il s’est écrié « Gérard », l’a pris dans ses bras et ils sont restés discuter une bonne demi-heure dans la loge. Je ne l’ai pas rencontré pour ma part, mais je garde un souvenir très fort de ce moment.

En masterclass à l'Académie Jaroussky avec Martin Jaspard © Claude-Yvon Nicolas
"Le fait de partager avec de jeunes musiciens qui passent par où je suis passé il y a pas mal d’années maintenant me touche énormément."
Le 19 juin correspond à la sortie officielle du volume III de Variation[s], mais aussi au grand concert de clôture (3) de la promotion Schubert de l’Académie Jaroussky, où vous enseignez depuis 2022. Que retirez-vous de cette expérience pédagogique ?
La transmission a toujours été quelque chose d’important pour moi. Je suis quelqu’un de passionné ; quand je joue une œuvre je suis habité par elle et j’essaie de transmettre au public la passion, l’obsession que je peux ressentir. Le fait de partager avec de jeunes musiciens qui passent par où je suis passé il y a pas mal d’années maintenant me touche énormément. L’exploration du répertoire, de la façon de lire une partition sont des choses tellement fondamentales que j’ai vraiment envie de les partager. Pouvoir le faire dans le cadre l’Académie Jaroussky est vraiment formidable car ça me laisse le temps nécessaire pour mes concerts. Ces trois semaines de masterclasses intensives réparties sur l’année offrent le temps aux étudiants de travailler, de « digérer », de réfléchir ; la formule me plait beaucoup. L’an prochain, j’entamerai ma cinquième année à l’Académie, j’aurai eu un total vingt-cinq étudiants ; des expériences variées, chacun apportant sa personnalité. Ça m’a aussi permis de voir comment aborder l’enseignement. Ce n’est plus du tout demander de faire les choses de telle façon, c’est savoir écouter quelqu’un, savoir entendre ses propres qualités et essayer de le conforter dans la direction qu’il a choisie. Une forme de défi ; je trouve ça passionnant !

© Simon Perry
« Les Sonates et Interludes de Cage sont une œuvre extrêmement enrichissante pour l’interprète. À chaque fois que je m’y plonge j’ai l’impression de progresser en tant qu’artiste. »
Je crois savoir qu’un projet discographique, tout différent de Variation[s] s’annonce chez Harmonia Mundi ...
En effet, il s'agit des Sonates et Interludes pour piano préparé de John Cage, que j’enregistrerai en septembre prochain. Mon maître regretté, Gérard Frémy, était très proche de John Cage (1912-1992), il a enregistré cette œuvre (4), c’est par lui que je l’ai découverte. Nous ne l’avons pas étudiée ensemble, mais nous en avons très souvent parlé. Quand j’ai commencé à travailler les Sonates et Interludes il y a plus d’une dizaine d’années, j’ai vraiment eu un choc esthétique. Pas simplement pour la curiosité du monde sonore, car c’est quelque chose de vraiment unique, mais aussi pour la puissance d’une composition, écrite entre 1946 et 1948, la puissance du cycle. Les auditeurs me l’ont souvent dit, comme dans les Variations Goldberg on a l’impression d’un cercle. C’est une expérience extrêmement forte, presque métaphysique et une composition qui mérite d’être écoutée et reconnue, au-delà de l’étrangeté des sonorités. L’œuvre est extrêmement enrichissante pour l’interprète. À chaque fois que je m’y plonge j’ai l’impression de progresser en tant qu’artiste.

Alina Ibragimova © Joss McKinley
Vous avez fait allusion précédemment à la violoniste Alina Ibragimova, l’une vos partenaires de prédilection : des projets en vue ?
Avec Alina, mon âme sœur musicale depuis plus vingt ans maintenant, nous avons eu envie de revenir aux sonates de Beethoven, que nous avions enregistrées en live au Wigmore Hall en février 2010. Nous les réenregistrons (pour le label BIS) en studio et sur des instruments d’époque, ce qui permet d’avoir une approche radicalement différente de ce que nous avions fait il y a quinze ans. Le premier volume sort en ce moment et nous enregistrerons fin juin les Sonates nos 8, 9 et 10, après les avoir données en concert au Wigmore Hall.
Hormis La Grange de Meslay, quels sont vous rendez-vous importants dans les semaines et les mois qui viennent ?
Je passe à la Roque d’Anthéron – enfin ! – pour la première fois depuis 2001. Je participerai à une « Nuit du piano », le 9 août, avec Jean-Frédéric Neuburger et pas mal de musiciens invités ; un très beau programme en trois parties autour de la musique française.(5) Le 18 août je serai aux Pianos Folies du Touquet (6) ; le 21 j’inaugurerai la 25e édition des Moments musicaux de Chagny, en Bourgogne, dans des pages de Ravel, Couperin, Debussy et Rameau (7). Quant à la rentrée, j’aurai le bonheur de jouer en octobre avec l’Orchestre national de Lyon et Simone Young : un programme autour de Schumann avec deux œuvres tardives que j’affectionne beaucoup, le Konzertstück op. 92 et l’Introduction et Allegro op. 134. (8)
Enfin, bien plus proche, je serai à Londres ce 25 mai pour la soirée du 125e anniversaire du Wigmore Hall, que je partagerai avec Thomas Adès, Louise Adler, Joseph Meddleton et Alina Ibragimova.(9) Le programme reprend à l’identique celui du 31 mai 1901 et je jouerai les Variations sur un thème de Paganini de Brahms, interprétées à l’époque par un certain Ferruccio Busoni ...
Propos recueillis par Alain Cochard, le 17 mai 2026

Cédric Tiberghien
Beethoven : Variations Diabelli op. 120
6 juin 2026 – 18h
Festival de la Grange de Meslay
www.festival-la-grange-de-meslay.fr/
(1) Beethoven : Variations Diabelli, Variations WoO 64, 66, 71, 72 & 73 ; Ligeti : Musica ricercata ; Kurtág : Játékok (extraits) / 2 CD Harmonia Mundi HMM 902437.38
(2)Variations op. 35 « Eroica », 32 Variations WoO 80, Variations sur « Rule Britannia » WoO 79, Variations op. 76, Variations op. 34, Variations faciles WoO 77, Variations sur « God save the King » WoO 78 ( Enr. 2001 / HMC 901775). Un premier album « officiel », qui avait été précédé d’un admirable récital Debussy dans la collection « Nouveaux Interprètes » d’Harmonia Mundi.
(3) https://www.laseinemusicale.com/spectacles-concerts/le-grand-concert-academie-jaroussky/
(4) 1 CD Pianovox PIA 521-2 (1999)
(5) www.festival-piano.com/fpr_spectacle/09-08-26-20h30-parc-nuit-du-piano-musique-francaise/
(6) lespianosfolies.com/programmations/19/
(7) www.bourgogne-tourisme.com/agenda/25eme-festival-des-moments-musicaux-de-chagny
(8) www.auditorium-lyon.com/fr/saison-2026-27/symphonique/schumann-beethoven
(9) www.worldconcerthall.com/en/schedule/wigmore_halls_125th_anniversary_festival_gala_concert_from_london/92422/
Photo © Jean-Baptiste Millot
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