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L’Etoile de Chabrier par Opera Zuid [jusqu’au 19 juin] – Le manège déjanté – Compte rendu

Il y a du mérite à présenter à l’étranger une œuvre comme L’Etoile, où Chabrier (1841-1894) s’est tant amusé à jouer sur les mots, les découpant, les amputant ; rares sont les compositeurs français à avoir autant manipulé les syllabes, sauf peut-être Offenbach, auquel il est peut-être implicitement rendu hommage dans cet opéra-bouffe créé en 1877. Si Paris n’a plus revu cette œuvre depuis les représentations données à l’Opéra-Comique en 2007, elle n’est pas oubliée ailleurs en France (à Tourcoing en 2020) ni chez nos voisins : l’Opéra d’Amsterdam l’a programmée en 2014, Covent Garden en 2016, par exemple.

© Joost Milde
Anachronismes et allusions contemporaines
La preuve étant fait que le comique chabriesque est exportable, la compagnie Opera Zuid en propose à son tour une production entièrement en français mais, peut-être pour les rendre plus faciles à suivre pour le public néerlandais, les dialogues ont été entièrement réécrits par Waut Koeken, avec la collaboration de Geoffrey Boissy. Délibérément truffé d’anachronismes et d’allusions contemporaines, mais réduit à des vers rimés très courts (du genre « C’est lui ! / Quel ennui ! »), le résultat est parfois un peu déroutant pour est familier du texte original, mais la soirée se déroule sans heurts, et l’on saluera les efforts d’une distribution où les francophones de naissance ne sont que très minoritaires.

Matthew Eberhardt © englishtouringopera.org.uk
Un jeune talent à la mise en scène
Là où Londres et Amsterdam avaient peut-être cru nécessaire de faire appel à des metteurs en scène français (Mariame Clément, Laurent Pelly), Opera Zuid a misé sur un jeune talent britannique, Matthew Eberhardt. Pendant l’ouverture, donnée à rideau ouvert, sa mise en scène semble d’abord presque naïve, avec ses éléments empruntés à un univers enfantin – manège de chevaux de bois et costume de clown pour le roi Ouf – mais s’affranchit bientôt de ce premier degré un peu trop bon enfant, notamment grâce aux interventions du chœur, arborant des tenues 1900 revues et corrigées par notre époque, moustaches, favoris et bermudas pour les messieurs, chignons et robes à tournure portées par-dessus un pantalon pour les dames. Préparé par notre compatriote Bianca Chillemi, le Choeur d’Opera Zuid brille par le tranchant de son articulation du français autant que par son jeu délicieusement parodique.

Nicolas Krüger © DäK
Dans la fosse, c’est le chef français Nicolas Krüger qui officie à la tête de l’orchestre Philzuid, et qui s’acquitte haut la main de la tâche consistant à respecter les différentes composantes de la partition, son côté bouffe (parfaitement illustré par le chœur « C’est un malheur, un grand malheur ») ou son côté délicieusement sensible (l’irrésistible quatuor du baiser, par exemple).

© Joost Milde
Séduisante distribution
La distribution associe avec habileté les belles voix qu’appellent plusieurs rôles et les timbres « de caractère » qui conviennent aux autres. En Hérisson de Porc-Epic, le ténor Sander de Jong n’a aucun solo, mais il s’impose par sa présence théâtrale dans un personnage plus généralement confié à des barytons. Egalement ténor, Jeroen de Vaal offre en Tapioca le meilleur français parmi les artistes néerlandais. En plus des divers ensembles auxquelles elle participe, Aloès n’a qu’un air, l’exquis « Un mari, ça passe », et la soprano Nienke Nasserian en tire pleinement profit. Erik Slik est un Ouf plus bonhomme que méchant, plus enfant que redoutable, et il rend justice comme il sied à l’air du Pal. A Siroco, Martinj Sanders offre les graves exigés par le duo de la Chartreuse verte, et bénéficie des diverses interventions en latin de cuisine que lui accordent la réécriture des dialogues.
Après avoir été pour Opera Zuid une superbe Elsbeth dans Fantasio en 2019, Anna Emelianova revient en Laoula, et L’Etoile lui permet de prouver une fois encore combien son timbre est adéquat dans le répertoire de l’opéra-comique français : la délicatesse de son chant convient idéalement à la princesse, mais elle est également capable de toute la verve nécessaire par moments, avec de très beaux couplets de la Rose et un « Et puis crac » tout à fait réussi.
Un impeccable Lazuli
Dans le Fantasio susmentionné, Romie Estèves était, dans le rôle-titre, la seule dont le français soit la langue maternelle ; dans L’Etoile, exception faite du Rwandais Jules César Murengezi, Brenda Poupard (photo au centre) est l’unique artiste francophone, et elle campe un impeccable Lazuli, « petit bonhomme » comme le personnage se désigne lui-même, doté de très belles couleurs vocales (on regrettera seulement que, sauf erreur, elle transpose à l’octave supérieur les très graves « au fond de l’eau » dans les couplets de l’Eternuement), et de toute la vivacité scénique nécessaire pour incarner un très virevoltant colporteur amoureux d’une étoile.
Laurent Bury

Chabrier : L’Etoile – Eindhoven, Parktheater, 17 mai. Spectacle créé à Eindhoven le 15 mai ; prochaines représentations à Zwolle, Heerlan, Tilburg, Breda, La Haye, Venlo, Utrecht, Maastricht, ’s-Hertogenbosch et Valkenburg entre le 21 mai et le 19 juin // operazuid.nl/en/performance/letoile/
Photo © Joost Milde
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